fois

Jean Rage était un gentil garçon.
Un peu loufoque, un tantinet brindezingue, mais tout de même gentil. 

Ce n’est pas parce qu’il piquait une colère de temps en temps, qu’il faisait de la haute pression, ou qu’il grugeait presque jusqu’à l’os la petite peau qui bordait ses ongles, que ça faisait de lui un vilain. Non. 
Jean avait un grand cœur et surtout un profond désir de faire du bien autour de lui. 

 Jean Rage cherchait la paix. 

Assis en lotus sur le tapis de Phentex que lui avait offert sa tante préférée, celle qui travaillait pour le curé de la paroisse, et qui semblait connectée direct avec la zénitude transcendante, Jean Rage méditait :

Paaaaix…Peaaace…Shalôôôm…Shaaanti…Salaaam…Ukuthulaaa

 

Il inspira profondément, désireux de clarifier son esprit pour le remplir de lumière. Son professeur de yoga lui avait dit d’imaginer un jardin d’Éden dans une forêt enchantée, au cœur d’un pays magique, et de laisser entrer en lui, par chaque inspiration, les couleurs, et d’inventer les odeurs de son paradis.

Dommage que les vapeurs de monoxyde de carbone provenant de la rue, charriées jusqu’à lui par la fenêtre entrouverte, viennent polluer son paradis.

 

Paaaaix…Peaaace…Shalôôôm…Shaaanti…Salaaam…Ukuthulaaa

 

Une autre inspiration. Peut-être parviendrait-il à oublier la réalité de la rue en essayant de visualiser ses chakras. Son maître de Tai Chi  lui avait affirmé qu’en alignant ses chakras, il pourrait enfin atteindre son surmoi conscient. Mais Jean n’était pas sûr d’avoir bien compris.

 

Ça faisait déjà deux heures qu’il s’imaginait des petits soleils illuminant sa colonne vertébrale, deux heures à tenter de passer la frontière qui le séparait de son pays magique, et pourtant, l’odeur de cire liquéfiée provenant de la chandelle presque entièrement consumée qui risquait de faire fondre le tapis lui montait au nez, éteignant ses petits soleils.

  

Pauvre Jean Rage ! Pas facile de faire le vide. Surtout lorsqu’une crise d’urticaire lui ravageait l’entrejambe.


Paaaaix…Peaaace…Shalôôôm…Shaaanti…Salaaam…Ukuthulaaa

 

Arriverait-il à atteindre son jardin d’Éden, afin de dompter son envie de se gratter jusqu’à ce que sa peau ait l’air d’un texte en braille ?


Pauvre Jean Rage ! Pas facile de trouver la paix.

 

Toujours assis sur son inconfortable tapis, comme si l’inconfort menait au ciel, il prit une millième inspiration.


Quatre heures ! constatait Jean. La crise de nerfs était toute proche. Quatre heures de méditation et toujours pas de pays magique à l’horizon. Je suis pourtant un homme de bonne volonté !... Mais il n’avait toujours pas trouvé la paix.

 

Cet état de paix, il se devait de connaître le moyen de l’atteindre. Une foi inébranlable…Il devait cesser de penser à tous ces tourments qui se bousculaient en lui comme une foule trop pressée dans le métro.

 

Pourquoi n’arrivait-il pas à oublier ce gros bouton qui avait pris racine sur le bord de son nez, ou pire encore, celui sur sa fesse qui, à chaque mouvement, frottait contre ses sous-vêtements, jusqu’à le rendre furibond d’agacement ?  

 

Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi !?!

 

Justement. Malgré les onguents miracles, malgré les séances d’acuponcture et les légumes biologiques, les boutons étaient encore là, entre lui et son harmonie personnelle. Sa naturopathe lui avait dit de ne surtout pas les toucher. Il fallait oublier… respirer la paix…


Paaaaix…Peaaace…Shalôôôm…Shaaanti…Salaaam…Ukuthulaaa

 

Jean eu soudain la vision du fakir sur son tapis de clous, béat d’extase, qu’il avait rencontré lors de l’un de ses voyages. Puis celle du moine tibétain marchant pieds nus dans le blizzard, euphorique.

  

Moi…j’ai les pieds bien au chaud, pourtant mes orteils sont froids et le cul me pique comme si j’étais assis sur un nid de guêpes ! À croire qu’il pousse de l’herbe à puces dans mon jardin d’Éden …

 

Pauvre Jean ! Pas facile de transcender la douleur.

Une grosse mouche frivole, incarnation de l’insolence, vint se poser sur son nez.


Pas moyen d’avoir la paix !? !

 

Son désir de respecter toute forme de vie sur terre n’incluait pas les mouches. Il s’envoya une bonne claque sur le nez pour la faire fuir et du coup, fit éclater, dans une explosion de pus, le bouton qui lui déformait l’appendice nasal.

 

Ouche ! Dégueulasse !


Des larmes lui montèrent aux yeux. Douleur. Désarroi. Paradis perdu. De grosses gouttes coulaient sur ses joues, rivières salées sillonnant vers le tapis. La chandelle est morte. Un bouton de moins.

 

Je n’y arriverai jamais !


Dehors, le bruit s’intensifiait, le ton montait. Des militants sous sa fenêtre : « PAIX ! PAIX ! Faites la paix ! Non à la guerre ! Battons-nous pour la paix ! »


— FERMEZ VOS GUEULES ! tempêta Jean. J’essaie de méditer. Merde ! JE VEUX LA PAIX !!!


Son nez faisait mal, le monde ne comprenait rien de plus que lui.

 

Bruits de sirène de police… Échanges de gros mots… Un caillou fracassa sa fenêtre et vint atterrir sur le tapis.

 

Le monde est dans tous ses états. Où est la paix dans tout ça ? Tant d’efforts, tant d’essais, où aller ? Je ne sais plus…


Paaaaix…Peaaace…Shalôôôm…Shaaanti…Salaaam…Ukuthulaaa

En tentant de changer de position, pour éviter que le frottement du tapis lui écorche le postérieur, il se remémorait la conversation qu’il avait eue avec sa tante Marie-Ange, lors de sa dernière visite au presbytère de la paroisse du Bon conseil.

 

— Je veux la paix, avait-il confié à sa tante au regard limpide, pourquoi la paix ne veut-elle pas de moi ?

— Paix… Quelle paix désires-tu, gentil Jean ?


—Je veux la paix ! insistait-il, tentant d’ignorer ses brûlements d’estomac.


— Paix…

 

Instant de silence, long comme une éternité. Les yeux dans le beurre et sa chevelure style barbe-à-papa se changeait en nuage…

 

Marie-Ange dans un autre dimension.

 

— Paix!  Un mot si court et pourtant si grand ! clama -t-elle enfin, inspirée. Paaaaix! Un mot lourd de signification prononcé trop souvent avec légèreté, qu’on utilise généreusement dans nos conversations, simplement parce qu’il nous donne l’impression, ce mot, de tout changer…

 

Autre silence. Marie-Ange aux anges…

 

Tel un prophète, sa voix s’intensifia lorsqu’elle reprit la parole :


— Un mot qu’on prononce comme on acclame, comme on déclame !  Paix… Pour ce petit mot, on revendique, on catéchise, on extermine !  Mais ce mot, gentil Jean…que veut-il dire au juste ?


— Je ne sais pas, ma tante. Je vous le demande.


— La réponse est dans ton cœur, mon garçon.

 

Frustrant ! avait songé Jean. Il aurait tant aimé que l’illumination arrive vite, comme une lettre recommandée, poste prioritaire. Hélas ! Pour lui, rien ne devait être facile ; le chemin de la forêt enchantée était semé d’embûches. Le courrier était toujours en retard.  Son facteur avait sûrement été mordu par un chien.

La réponse est dans ton cœur. Pauvre Jean ! Encore obligé de lire entre les lignes. Frustrant ! Dès qu’il essayait d’entrer en contact avec une vérité profonde, il faisait une crise de panique.

 La première fois que ça lui était arrivé, lors d’une séance de voyage astral, Jean avait dû se rendre à l’urgence de l’hôpital, convaincu de faire un infarctus.

Du calme, Jean !  Du calme !

Je ne comprends pas, ma tante. J’ai les nerfs en boule. Plus je cherche la paix, plus je trouve le trouble !


 — Est-ce que tu lis, gentil Jean ? La lecture est un des chemins qui mène à la paix.


— Oui ! Bien sûr que je lis. D’ailleurs, en page 735 du Petit Larousse Illustré, édition 1997, voilà ce qu’on y trouve : « PAIX : Situation d’un pays qui n’est pas en guerre. Cessation des hostilités. Traité mettant fin à l’état de guerre. État de concorde, d’accord entre les membres d’un groupe, d’une nation. Tranquillité, quiétude exempte de bruit, d’agitation, de désordre. Sérénité de l’esprit. »  Intéressant, n’est-ce pas ?


— Donc la paix est un état, gentil Jean. Et un état ne peut être maintenu sans un travail continu, sans une foi inébranlable. Il ne faut pas chercher la paix comme une réalité extérieure. Il faut « être » la paix…

 

Facile à dire, quand on est coupé du monde. Facile à dire quand personne ne nous crie après. Facile à dire quand…

 

Marie-Ange attrapa les mains tremblantes de Jean et interrompit ses réflexions :


— « Allez en paix !  Disait Jésus.  Paix aux hommes de bonne volonté ! Que la paix soit avec vous ! » Comprends-tu, Jean ?  Jésus « était »  la paix. Il respirait la paix.  Son destin ne l’effrayait pas. Le royaume des cieux dont il parlait, était dans son cœur.

 

On l’a pourtant pris pour un illuminé et on l’a crucifié… Sinistre fin…  conclut Jean, pour lui-même.

 

Ce jour-là, Jean Rage avait quitté le presbytère  plus confus que jamais.

 

Cependant, au cours de sa vie, Jean avait donné généreusement. Après avoir gagné au loto, quelques années auparavant, il avait tout quitté : travail, famille, amis, pour partir en pèlerinage. Il avait marché Compostelle, s’était rendu en Afrique, aux Indes, en Haïti, et bien d’autres endroits oubliés du reste du monde, afin d’y travailler pour différentes œuvres humanitaires. Mais partout où l’homme était amaigri et affamé, les mouches, elles, étaient quand même bien grasses et toujours aussi insolentes. Fallait-il être mouche pour être en paix ?

 

Jean Rage avait vu la misère, et avait tenté de l’atténuer. Il avait vu des gouvernements dévaster, bombarder des pays au nom de la paix et il avait vu cette paix dégénérer en guerre civile.

 

La même chose se produisait ici, sous sa fenêtre.

 

Quel message ! Faire la guerre pour avoir la paix…ça n’a aucun sens !

 

Il n’en pouvait plus. Il se gratta l’entrejambe ; d’abord pour soulager la démangeaison, ensuite par rage. La paix en braille.

 

Un jour je changerai mon nom. Jean Rage deviendra Jean Sage…

 

On frappait à la porte.Pauvre Jean ! Pas facile d’être tranquille.!

 

Il se décida à quitter son tapis pour aller voir qui venait l’enquiquiner. Jéhovah, Raëliens, Krishnas, ou autres gourous dans le genre, venaient encore semer leurs propagandes dans son jardin.  « Réveillez-vous ! Nous vous offrons le chemin de la vérité ! »

 Jean laissa éclater un rire cynique, baissa son pantalon, leur montra son derrière, creva son bouton monstrueux devant leurs yeux horrifiés. Le contenu gicla dans les lunettes de l’un d’eux. Une mouche dans un pare-brise.

 

Voilà ce que j’en fais de votre vérité ! Fichez-moi la paix !

 

Une bonne chose de faite.  Toutefois, Jean Rage n’était pas encore Jean Sage.

Finie la méditation. Courbaturé, perturbé, déconnecté, Jean retourna au couvent pour voir sa tante. 


Il avait besoin de parler.

 

— Ma sœur, la route du paradis existe-t-elle vraiment ?

 

— C’est l’homme qui a appris à construire ses routes. Il lui fallait croire très fort qu’il pouvait se rendre quelque part, pour décider de se frayer un chemin. Il  lui fallait espérer un paradis, un endroit meilleur que celui qu’il avait toujours connu, pour  trouver le moyen d’y aller… Tu as fait ça, gentil Jean, n’est-ce pas ?

 

Encore des paraboles jugea Jean, attendant la suite.

 

— Puis quand l’homme arriva au bout de sa route, il découvrit un endroit qui n’était pas vraiment différent du sien…


—Vous parlez comme un politicien, ma sœur ! Que voulez-vous dire ?


— Le traité de paix, gentil Jean, tu pourrais le signer dans ta propre maison. Avec toi-même, pour commencer. Pourquoi te grattes-tu ?


— Il y a de l’herbe à puces dans mon paradis.

 

Silence… 

 

Marie-Ange rayonnante. Illuminée.

Jean en fût bouleversé.

 

— Que retiens-tu, Jean, de ton voyage en Terre Sainte ?


— La mer de Galilée n’est qu’un petit lac.


— C’est tout ? Et les hommes, Jean ? Que retiens-tu des hommes que tu as vus en Terre Sainte?


— J’ai prié sur le tombeau de Jésus. J’ai  vu des hommes qui se flagellaient, des femmes qui se griffaient le visage.


— Qui a demandé cela, gentil Jean ?


— Je ne sais pas.

 

Silence…

 

Marie-Ange en extase. Marie Ange lumière… Marie-Ange arc-en ciel…

 

Quelle était cette lumière que Jean voyait danser au-dessus de sa tête ?

 

On dirait une aurore boréale miniature…Son aura ! Je vois son aura !

 

Comme c’est beau!

 

Tous les spécialistes du spirituel lui en avaient parlé : les voyants, les fakirs, les vodous. Partout dans le monde, on lui en avait parlé. Et c’était autour de la tête de sa tante, qu’il voyait enfin !

 

Je pourrais mourir maintenant ! J’ai vu une aura …

 

— Tu as de la chance, gentil Jean. Tu as vu !

 

La couronne des saints dans les tableaux des grands maîtres.

 

C’est ça !  Comme c’est beau !

 

Tu as voyagé là où peu de gens se rendent. As-tu trouvé le paradis ?


— L’humanité souffre, ma sœur.


— La souffrance n’est pas la paix, Jean.


— L’humanité lutte, ma sœur.


— La lutte n’est pas la paix, Jean.

 

Comme c’est beau !

 

Comment cette petite femme, dans ce petit salon, de ce petit presbytère, donnant sur une petite rue, dans cette petite paroisse, pouvait-elle briller ainsi, de tous ses feux ? Même l’extase du fakir, même la neige qui fondait sous les pieds du moine tibétain n’étaient rien comparées à cette lumière !

 

 Des larmes purifiaient le visage de Jean : de l’eau bénite. Il pouvait entrevoir, dans l’auréole de couleurs qui faisait des farandoles sur la tête de Marie-Ange les fleurs de son paradis.

 

Comme c’est beau !

 

Il comprenait. Il comprenait enfin. Il comprenait que la paix du cœur ne se réclame pas avec grands cris et manifestations dans les rues.

 

Comme c’est beau !

 

Il comprenait que le pays magique est celui qu’aucun explorateur ne peut revendiquer pour y planter son drapeau.

 

Comme c’est beau !

 

Il comprenait que d’aider à apaiser la souffrance charnelle des hommes était bien, mais ce n’était qu’un baume sur la plaie. Il fallait parfois se mettre en quarantaine pour empêcher l’épidémie.

 

Comme c’est beau !

 

Jean voyait enfin des fleurs pousser dans son jardin d’Éden. Ses larmes devenaient des gouttes de rosée, diamants scintillants déposés sur les feuilles d’un arbre majestueux. Il y avait des oiseaux qui chantaient une tyrolienne. Et des mouches. Frivoles. Insolentes.

 

 La forêt enchantée !

 

Marie-Ange avait posé sa main sur la joue humide de Jean, avec l’infinie tendresse d’une mère, d’une Marie.

 

—Jésus a dit « Allez en paix ».  Va en paix, gentil Jean. Va en paix dans ton paradis…Shalôm,  gentil Jean.

 

Quand il quitta le couvent, il était si heureux ! Jean n’était plus Jean Rage. Jean était devenu Jean Sage.  Il avait vu. Il avait compris.

 

Il s’élança dans la rue, frivole, insolent, le pied vagabond. Il  goûtait la paix, la sentait, la savourait.

 

J’ai la paix ! Je suis en paix ! Je comprends ! J’ai vu !

 

Comme c’est beau !

 

Jean Sage était si heureux !

 

Il riait, chantait, faisait de pirouettes. Il ne vit pas venir le chauffard ivre qui venait de brûler un feu rouge, fonçant droit sur lui…

 
Paix... Gentil Jean
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