Autopsie de plusieurs vies
Extrait du premier chapitre
Août 2003 J’ai mal. Je tiens à deux mains la boule qui me sort du ventre. On dirait que je vais accoucher d’un alien. Je dois me rendre aux toilettes aux cinq minutes et je saigne… Des intestins et du vagin. Je me tiens à peine debout. Je dois m’appuyer contre les murs. La douleur est insupportable, mais je dois tenir le coup. J’ai un avion à prendre…

Quelques jours auparavant, je me suis tapé une nuit à l’urgence d’un hôpital de la Floride. Car c’est là où je me trouve. En Floride. J’y ai suivi mon conjoint qui a trouvé du travail là-bas et, quant à moi, je chantais ici et là. Sauf que depuis les dernières semaines, la souffrance était tellement grande que je n’arrivais plus à terminer mes spectacles. Un soir, à bout de forces et terrassée par une crampe atroce, la boule dans le ventre qui palpitait et enflait, je me suis effondrée. Si j’avais poussé une note de plus, le nœud d’intestins aurait éclaté. Or, une nuit à l’urgence d’un hôpital américain, ça ne coûte rien de moins que cinq mille dollars. On me dira à la suite des examens que je devais absolument être opérée. Il y avait des fibromes partout dans mon utérus et mes intestins étaient dans un état terrible. On ne pouvait pas attendre. Ça urgeait. Tu es québécoise, va te faire soigner chez toi…  



 Voilà. Je devais partir. C’était un coup dur, j’étais dévastée et pourtant, paradoxalement, j’étais soulagée. C’est que depuis mon arrivée en Floride, je vivais dans la terreur. Je découvrais peu à peu la double vie de l’homme qui partageait mon existence depuis huit ans; ce que j’apprenais et ce que je voyais me donnait une trouille terrible. Quand on s’aperçoit, après tant d’années auprès de quelqu’un, qu’on est loin d’avoir affaire à un ange, c’est une peur violente qui s’installe. Jusqu’où peut-il aller ? J’apprendrai plus tard d’une psychologue spécialisée en violence conjugale que j’avais affaire à un « pervers narcissique ». Méchant moineau ! Et cet homme refusait de revenir au Québec pour moi. En fait, il refusait même que je parte. Il refusait, car il était dans de beaux draps et savait qu’il aurait à affronter la justice canadienne si je parlais. Il refusait parce qu’il était en colère contre moi, et que si je partais, si je le quittais, lui, je le mettrais dans une situation délicate, car il savait très bien qu’au point où j’en étais, en rentrant au pays, je le dénoncerais. Il refusait aussi de me laisser partir parce qu’il craignait qu’on m’utilise pour lui mettre le grappin dessus. En fin de compte, il refusait car il n’avait pas peur pour moi, il avait peur pour lui. J’étais seule au monde. Seule et terrifiée, avec cette douleur et une boule qui poussait à vue d’œil dans mon abdomen.  

Loin de ma famille et de tous mes amis. Mon fils était chez son père et je ne l’avais pas vu depuis deux ans. J’étais déracinée. J’étais prisonnière au centre d’un cercle infernal dont j’étais incapable de me sortir. Je n’avais plus un sou, je devais compter ma monnaie pour m’assurer d’avoir un peu d’argent de poche. Et j’avais peur pour ma peau. Littéralement. Jusqu’où peut-il aller ? Ma vie était un véritable chaos, avec lui j’avais tout perdu. Mon argent, mon crédit, ma réputation, mon intégrité, mon estime de soi. Il ne me restait que mes vêtements et mes feuilles de musique qu’il prendra et brûlera. Près de vingt-cinq ans de métier dans ces partitions qui partent en fumée… Je vivais avec un monstre…


 Jusqu’à la nuit à l’urgence, je n’ai rien dit, j’ai caché ma douleur et tenté de me protéger du mieux que je le pouvais. Je l’avais suivi là-bas, histoire de donner une chance à notre couple qui battait déjà de l’aile depuis longtemps. Je n’ai fait que m’enfoncer encore plus. Quand le mal est arrivé, et que de l’ignorer comme auparavant n’était plus possible, la décision que je ne prenais pas s’est imposée d’elle-même. Tu pars ou tu crèves. Si tu restes, d’une manière ou d’une autre, tu vas y laisser ta peau.

  

On dit que le stress peut rendre malade. À ce moment-là, je me dis que je suis en train de me rendre malade. Je me sens responsable et lâche, car j’ai refusé de voir les signes. Autant dans mon corps que dans mon couple. J’ai fait l’autruche et je suis loin d’être fière de moi…

        

Après la nuit à l’urgence et la décision de partir, il s’est passé trois jours. J’ai appelé mes parents qui se trouvaient au fin fond d’un champ de bleuets au Lac-Saint-Jean. Ils y campaient pour toute la période de la cueillette. Ils ne savaient rien de ce qui se passait chez moi. Ils ne savaient pas que je vivais et dormais avec l’ennemi. Ils ne savaient pas que je souffrais le martyre dans mon corps. Ils ne savaient rien… Leur cellulaire ne captait presque pas les ondes et on ne les appelait qu’en cas d’urgence. Alors mon appel arriva comme une urgence.

— Maman, papa, j’ai besoin de vous…

— Quoi ? Jano ? Parle plus fort, le signal est mauvais.

— J’AI BESOIN DE VOUS !

— Mon Dieu, Jano ! Qu’est-ce qui se passe ? 

— Je suis gravement malade. Et je quitte mon mari. Je ne sais pas où aller. Je dois être soignée au plus vite et je dois sortir de cette maison le plus rapidement possible. Je suis en danger.

 Silence à l’autre bout du fil. J’entendais ma mère pleurer. Mon père prit le téléphone.

— Jano ? On ne peut pas te parler sur ce téléphone, ça coupe tout le temps. Écoute, combien de temps as-tu besoin ?

— Je peux avoir un billet d’avion pour quitter les lieux dans trois jours.

Ma mère s’est ressaisie et a voulu reprendre l’appareil.

— Bon, je le sentais, ma fille. Je le sentais… (Sanglots) Nous rentrons immédiatement des bleuets et on se contacte de la maison pour arranger les choses. Je vais tout de suite appeler notre médecin pour qu’il te voie dès que tu arrives.

 — J’ignore pour combien de temps, maman… Je suis dans la merde et sans vous je ne m’en sortirai pas.

 — Oublie le temps. Tu es notre fille pour toujours. Nous allons t’aider. Occupe-toi de rentrer saine et sauve et surtout NE LE LAISSE PAS TE RECONDUIRE À L’AÉROPORT ! J’ai fait un mauvais rêve cette nuit. Il provoquait un accident suicide.

 — J’ai fait le même rêve, maman. Non, je vais trouver quelqu’un ou même un taxi s’il le faut, mais non, je n’embarque plus en voiture avec lui. Je ne dormirai pas seule avec lui non plus. J’ai un ami en vacances. Je vais lui demander. Il sait que ça ne tourne pas rond. Je vais m’organiser avec lui.

 — Nous serons là pour t’accueillir…

 Voilà. D’un simple coup de fil, mes parents venaient de sceller leur destin au mien. 

Les trois jours précédant mon départ furent un vrai calvaire et la guerre de nerfs la plus intense que j’ai pu vivre dans ma vie déjà assez mouvementée. Je devais user de stratégie pour me protéger physiquement. Il l’ignorait, mais je dormais avec un couteau. Le jour, je me préparais tandis qu’il allait travailler. Cependant, c’est loin d’être un répit. Car il apparaissait à la maison à toutes sortes d’heures et tentait de m’amadouer pour faire l’amour, en me promettant de changer. Comme je ne bronchais pas, il piquait des colères et proférait des menaces. La veille de mon départ, j’ai pété les plombs lorsqu’il a tenté de me toucher et menacé de se suicider si je refusais. Bourrée d’adrénaline, je lui ai sauté à la gorge pour me défendre...

À suivre...
La voix du silence
Prologue
24 décembre 1965

 On n’avait jamais rien vu d’aussi sinistre. Jamais rien d’aussi destructeur. De la petite municipalité, on pouvait voir grimper les flammes comme si l’enfer tentait d’atteindre le ciel. Dans la banlieue, l’incendie rageait et avalait sans pitié, les murs de l’hôpital et bientôt, il ne resterait absolument plus rien.
Pourtant, les cris, eux, persistaient, davantage écorchés et douloureux à mesure que la terrible nuit avançait. Ces cris hanteraient la mémoire des gens de la région, jusqu’à la fin de leurs jours. On n’avait jamais vu un pareil désastre. Au lieu de célébrer la messe de minuit, ce fut l’oraison funèbre la plus tragique qui soit. Presque chaque habitant du canton fut touché directement ou indirectement par le drame, et tous allaient porter le deuil de ce réveillon de Noël où la célébration de la Nativité est partie en fumée pour faire place à la mort dans toute son horreur.

Et malgré l’intervention rapide des pompiers, rien ne put être arrêté.


Les flammes ont tout dévoré.
Tout. Tous.

Le bilan meurtrier ne cessait de s’alourdir. Des blessés à moitié – dans certains cas, entièrement – grillés luttaient pour ne pas finir étouffés par la fumée. À un certain point, tous méconnaissables, voire non identifiables, les cadavres ont commencé à s’empiler.

L’odeur de chair rôtie était abominable. Mêlée à elle, celle des produits chimiques qu’on peut retrouver dans les laboratoires d’un hôpital. La partie la plus ravagée fut l’aile psychiatrique qui, pendant longtemps, servit "d’hospice". C'est là que s’y trouvait le foyer de l’incendie.
Dans cette aile de l’hôpital, personne ne s’en sortit vivant. On avait réussi à compter environ une cinquantaine de morts, mais on ignorait combien pourriraient là, dans le sol?

Anonymes. Abandonnés.

Enfouis sous les décombres de cendres. Et cette cendre, un jour, s’envolerait au vent pour ne laisser que des souvenirs pénibles. Il y avait aussi ceux dont on ne trouva aucune trace. Rayés de la surface de la terre, laissant le doute planer dans la vie de ceux qui restaient.

Jamais il n’y eut autant de pleurs d’enfants subitement devenus orphelins ni autant de crises cardiaques et de syncopes causées par le choc de la perte d’un des leurs. Jamais nuit de Noël fut plus froide aux âmes chaleureuses du comté des Terres-Rouges. Qu’on connaisse ou non l’endroit n’avait aucune d’importance. Désormais, on s’en souviendrait comme de la nuit où l’enfer a rejoint le ciel. On en parlerait pendant tous les repas de fête. On en ferait le sujet de discussion dans les salons des commères en manque de ragots. On inventerait, rajouterait, grossirait, colporterait, transformerait l’événement pour alimenter ce qui deviendrait avec le temps une légende urbaine.

Mais surtout, plus jamais on ne passerait par là. Et si on devait le faire, on se signerait devant les ruines.
De forts vents avaient soufflé toute la nuit sur la vallée, forçant les autorités à évacuer quelques propriétés à proximité, ainsi que le couvent voisin. Dans la catastrophe maudite, les religieuses ont perdu plusieurs de leurs sœurs œuvrant à l’hôpital. Au matin, malgré l’interdiction des pompiers et policiers de s’approcher du sinistre, on les voyait parcourir les décombres, tel des anges de la mort, sous leurs robes et voiles noirs habituels, si chaleureuses en temps normal. Elles se promenaient entre les cadavres, ombres sombres flottantes, psalmodiant des cantiques et prières pour les défunts qu’elles reconnaissaient ou pas, pour ceux qu’elles piétinaient bien malgré elles, tentant de retrouver, ici et là, quelque reste aidant à identifier quelqu’un.

Oui, cette nuit-là changea la face de la région, et tous furent frappés d’une manière ou d’une autre par la tragédie. Tous, oui. Une famille le fut bien davantage. À cause de la coupable…

Ce jour-là, on se contenta d’en enterrer la trace plus discrètement possible. D’enterrer celle qui venait de causer la perte d’un nombre incalculable de vies. Non, jamais on n’avait vécu pareil drame dans le canton. Et il fallut beaucoup d’argent pour étouffer l’affaire.
Le couvent lui, fut laissé à lui-même, n’intéressant plus personne, à moins de ne pas être superstitieux. Ce qui était rare dans la région. Il faut dire qu’une aura de sinistre enveloppa longtemps le refuge des Augustines.

Cependant, en cette veille de Noël, comme pour narguer la fatalité, l’enfant Jésus laissa sa place à un autre, qui donna ses premiers coups dans la matrice de la future mère. Au milieu de la mort, il manifesta sa vie…
À suivre...
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