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Cette histoire se passe au beau milieu de nul part
Un soir de pleine lune
Sur les bords d'une falaise abrupte
Épuisée
Constatant que le sentier se terminait dans le vide
Une louve s'effondra sur un tapis d'herbes sèches
En poussant un long hurlement


star

Aouhouhouhouhou !


Elle entreprit de lécher ses pattes meurtries par la longue route. Où était-elle ? Où allait-elle ? Que cherchait-elle ? Quelques criquets répondirent. Mais à part ça, rien. Seulement le frisson des feuilles sous la caresse du vent. Le museau entre les pattes, les yeux au ciel, seule au monde, la bête noire contemplait la lune. Comme elle était belle dans toute sa rondeur ! Belle et ronde comme une mère qui va mettre bas.

La louve dressa la tête et lança son appel :

*** Aouhouhouhouhou! Lune ? Parle-moi, je suis perdue ! Aouhouhouhouhou! Lune ? Réponds-moi !

Et le vent livra les paroles de la lune à la louve :

*** Je suis là, louve solitaire. Je te connais. J’ai suivi tes traces depuis le début du voyage. J’ai éclairé tes nuits, tel un phare guidant le bateau, parce que c’est mon rôle. Je suis celle qui entend les bruits de pas des voyageurs égarés, celle qui éclaire la course des filles folâtres et des maquereaux à leurs trousses, celle qui aiguise les sens des chats errants dans les ruelles.
J’ai toujours été là, fidèle à mon poste, et le serai toujours, parce que c’est mon rôle. Je suis la gardienne des créatures de la terre depuis la nuit des temps…

***Amie lune, il n’y a qu’à toi à qui je peux tout hurler, tout crier, dans ces moments où tout semble aller de travers, quand le jour se couche et que mes sens me trompent, quand j’ai peur de devenir la proie des créatures nocturnes, quand je ne comprend plus le pourquoi de ma quête. Veux-tu écouter ma complainte ?

***J’ai toujours été là pour toi, même quand de lourds nuages cachaient mon visage. Je suis toujours là pour toi, même quand ton œil ne voit qu’un croissant. Parle, louve solitaire. -

*** Lune, que dire de toutes ces histoires qu’on raconte sur toi ? Est-il vrai que tu maîtrises vents et marées ? Connais-tu les créatures nocturnes ? Les vampires, les loups-garous et les sorcières existent-ils ? Qui suis-je dans ce vaste monde ? Où est ma place ? Où suis-je ?

*** Je suis la gardienne des créatures de la terre, et je suis l’amie des vents et des marées. Je suis là aussi pour les créatures nocturnes, que je n’ai pas le droit de juger. Je n’ai pas de réponses à toutes tes questions, car toi seule sauras où les trouver. Mais peu importe qui tu es dans ce vaste monde, je n’ai pas le droit de te juger. Tu es sur le bord d’une falaise et ta place est sur un tapis d’herbes sèches. J’ai suivi tes traces jusqu’ici et j’ai veillé sur toi, fidèle à mon poste, parce que c’est mon rôle.  Raconte-moi ton histoire

La louve poursuivit son récit:

*** J’étais la bête noire de la meute. Dans mes souvenirs d’enfant louve, il y a les regards soupçonneux et les reproches des grands loups destinés à ma mère. Il y a aussi les railleries cruelles des petits qui méprisaient ma différence. Une noire chez les blancs…Dans la meute, comme tous ceux de mon espèce, j’ai dû apprendre à suivre les autres, à ne pas m’éloigner, à me méfier de l’inconnu. On m’a entraînée à attaquer pour protéger mon territoire et à chasser pour assurer ma survie. Seulement, moi, j’attirais les réprimandes. J’étais incapable de planter mes crocs dans une proie sans ressentir de peine pour elle et pour sa vie que je venais de prendre ; ce qui n’est pas normal pour ceux de mon espèce. Quand j’ai voulu partir à l’aventure pour chasser seule, la meute, malgré mes différences, a quand même cherché à me retenir. On m’a dépeint le monde comme une gueule géante ayant le pouvoir de m’engloutir, si j’osais m’éloigner du territoire délimité par le Grand Chef. Certains m’ont parlé de terribles malédictions, d’autres m’ont suppliée de ne pas briser la tradition. Le Grand Chef m’a menacée d’expulsion, car vouloir quitter les siens et ne pas obéir aux anciens était sacrilège. Alors j’ai osé questionner son raisonnement, et défier son autorité. Voici mon plaidoyer : « Un jour, Grand Chef, tu as formé la meute. Tu lui as donnée une âme, un ordre et des règles de conduite. Mais pour ce faire, tu as dû dompter ta peur et désirer marcher en avant des autres ; non à leur suite. Il t’a fallu ouvrir les yeux sur le futur, apprendre à défendre et à protéger les tiens des créatures nocturnes, et avoir assez de courage pour subir à leur place, les morsures. Tu as réussi parce que tu étais différent. Tu as réussi parce que tu refusais de piétiner sur place ; tu n’attendais pas qu’on te tende la patte pour te sortir des crevasses. Tu as réussi parce que tu ne pouvais accepter de te soumettre aux exigences de ta nature sans analyser, sans questionner. Aujourd’hui tu me juges alors que tu devrais te reconnaître. Si je désobéis à tes ordres, c’est que je ne suis pas capable de marcher à la suite des autres sans savoir où je vais. Je ne peux ressentir de plaisir à déchirer la chair d’une proie sans comprendre pourquoi je le fais. Je n’ai pas l’ambition de devenir le Grand Chef qui dirige la meute ; le but de ma quête n’est pas de prendre ta place, mais je suis la louve qui cherche des réponses à ses questions. En vérité, je n’ai voulu renier personne, ni briser les liens de sang qui m’unissent à mes semblables, ni bafouer les traditions, mais je souffre sous le joug de ma différence et le désir de comprendre la nature de mes instincts ne cesse de me tourmenter, ce qui est considéré comme anormal pour ceux de mon espèce. Je dénonce l’étroitesse d’esprits des miens. Je n’accepte plus d’être humiliée, mise de coté, ridiculisée à cause de ma couleur et de mes idées ! Voilà, Grand Chef. J’ai terminé! » C’est ainsi que les miens m’ont rejetée. La bête noire a été jugée, bannie, et condamnée à errer…

Aouhouhouhouhou…

Et le vent livra les paroles de la lune à la louve :


***J’ai suivi ton périple, louve solitaire. Je connais tes souffrances. Un soir, tu t’es retrouvée sur un chemin tourmenté, et tu as eu peur en entendant les créatures nocturnes gronder. Alors tu t’es tournée vers moi pour que je te guide. Cette nuit-là, souviens- toi, je t’ai montré l’entrée d’une petite grotte secrète où il n’y avait de place que pour toi, là où rien ne pouvait t’atteindre.
Ta recherche n’est pas facile ; la solitude l’est encore moins. Parfois, quand tu rencontres un obstacle qui te semble incontournable et qu’il t’arrive de vouloir rebrousser chemin, quand tu te retrouves dans un genre de labyrinthe naturel qui ne mène à rien, et que tu ne sais plus quoi faire, comme ce soir, alors la peur se faufile jusqu’à toi comme un prédateur aux aguets. Rappelle-toi, louve, de la grotte secrète dont je t’ai révélée l’existence, car il y en a d’autres comme elle tout le long de ton parcours.
Alors si la neige ne cesse de tomber et que te n’arrive plus à avancer, arrête ! Si le sentier est impraticable, arrête ! Si tu es fatiguée, affaiblie, arrête ! Regarde autour de toi ; trouve l’entrée de la grotte et va te reposer. Laisse passer la tempête. Va refaire le plein d’espoir. Ce soir, sur ton tapis d’herbes sèches, prend le temps d’apprécier la beauté de la nuit. Puis, trouve l’entrée de la grotte.
Demain, ou un autre jour, une nouvelle route se révèlera à toi. Car  l’espoir est un ami silencieux, tenace, par qui tu dois te laisse guider. Même si, souvent, tu te sens bien seule.
Tu es libre, louve. Solitaire, mais libre ! Il y a des hommes qui ont apprivoisé des créatures de ton espèce. As-tu entendu parler des chiens ? Beaucoup sont heureux ; mais hélas, certains vivent enchaînés, leur monde s’arrêtant au bout d’un balcon. Ils ne chassent plus, et dépendent totalement de leur Grand Chef pour survivre. C’est une autre forme de meute. Mais, quelquefois, l’instinct refait surface et les créatures se rebellent, s’enragent et attaquent leur Grand Chef. Toi, tu es libre, louve. Solitaire, mais libre !


Oui, la louve était libre!

Malgré ses choix, bons ou mauvais, qu’elle s’avoua ne pas toujours avoir assumés avec foi, elle avait tout quitté pour tout risquer. La bête noire ignorait quelle serait sa destination finale mais elle savait qu’il lui faudrait beaucoup de temps pour s’y rendre, et beaucoup de temps pour comprendre. Pour pouvoir continuer, il fallait d’abord refaire le plein d’espoir.

La louve trouva l’entrée de la grotte secrète sous son tapis d’herbes sèches. Il était temps de se reposer.
Mais avant de se retirer, levant la tête au ciel, elle adressa son épilogue à la lune :

***Lune, un jour j’arriverai à la fin de mon voyage. Ce jour-là, si j’ai réussi à comprendre et accepter ma différence, je saurai que je n’ai pas fait tout ce chemin pour rien. Mon seul regret est de ne pas pouvoir partager mes découvertes avec les miens. Mais je suppose que cela fait partie des risques que j’ai pris. Parfois, je me surprends à rêver, me voyant revenir vers la meute, la tête haute, tel l’enfant prodige.
Or, je ne connais pas la fin de mon rêve. M’attendent-ils à bras ouverts ? Si je retrouve les miens, peuvent-ils oublier le passé? Suis- je morte pour eux ? Peut-être vais-je trouver une autre meute sur ma route ? Peut-être vais-je rencontrer la meute des hommes ? Suis-je de ces créatures qui acceptent de se laisser apprivoiser ?
Peut-être serai-je toujours la louve solitaire ?

Aouhouhouhouhou!...
star
Depuis ce jour le tapis d'herbe sèche a repris vie

Et les petites fleurs blanches attendent toujours le retour de la louve

Celle-ci a continué sa route

Elle hurle toujours à la lune

Mais il n'y a plus de puces qui ternissent son beau pelage

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