La nuit est longue...


 

Les draps se chiffonnent, les oreillers s’éparpillent et la couverture s’enroule autour d’un corps agité; celui d’une femme qui ne dort pas.


Dans ce lit, il y a une insomniaque qui enfile, l’une après l’autre, comme des grains de chapelet sur une chaîne, les heures de ses nuits blanches. L’insomniaque, c’est moi. Le lit, c’est le mien. J’égrène jusqu’au matin.

 

Et le chapelet s’allonge, s’allonge, s’allonge…


 C’est l’histoire de ma vie, de mes nuits, ce combat que je dois constamment livrer pour avoir le droit de dormir. Quand j’y arrive, c’est parce que j’ai réussi à exorciser mon esprit de tous ses fantômes.


Daphné Vrosé, la doctoresse (bonne fée psychologue spécialiste en harmonie  personnelle ) que je consulte régulièrement pendant un certain temps mettait en cause mon enfance.


Il est vrai que dans ma maison de fillette, nous étions tous un peu fous.  Tout était prétexte à la fête, au rire, aux déguisements, à la musique. Chez nous, on croyait au Père Noël, aux fées, aux anges, à Popeye, aux géants, et on ne se gênait pas pour le dire ! Dans ma maison, le créatif était fertile.


Fillette, à partir du moment où je pus lire et écrire, je m’enfermais dans ma chambre avec des crayons, du papier et mes poupées, pour me raconter des histoires qu’ensuite j’enfermais dans le tiroir d’un petit bureau.


Mon imaginaire se manifestait surtout de nuit. Dans ma petite tête, trop d’idées, de scénarios, de personnages romanesques prenaient le dessus. Résultat : je ne dormais plus.  


Quand mon cerveau finissait par virer fou, je m’imaginais un chapelet entre mes doigts et j’égrenais…jusqu’au lever du jour. 


Au sortir de l’enfance, j’ignore pourquoi, mais j’ai cessé d’écrire. Le petit bureau dans lequel j’enfermais mes histoires s’est retrouvé au grenier.

Alors, la fillette que j’étais a grandie, et son imaginaire aussi. Surtout l’imaginaire ! Mes personnages ont talonné mes nuits d’adolescente et continuent d’accaparer mes nuits d’adulte; ils vivent, respirent, parlent, et moi pour arriver à dormir, je dois les évacuer de mon esprit. Je n’ose plus faire le compte de toutes ces heures passées à chercher désespérément le sommeil; le total m’effraie. La réserve de grains semble inépuisable, la chaîne, sans fin.

 

Et le chapelet s’allonge, s’allonge, s’allonge…

 

Dans le champ de bataille que devient parfois mon lit, il m’arrive de questionner cette nuit pleine de mystères qui a pour rôle de mettre fin aux journées mais qui refuse de terminer les miennes!  Comme si ça l’amusait que j’égrène…

Comme je l’ai si souvent dit à ma féeologue:

« A quoi ça sert de forcer mes paupières à ne plus s’ouvrir ? J’ai beau compter le troupeau de moutons au complet, c’est pourtant toujours le   non-sommeil qui a le dernier mot. Les maudits moutons finissent par me fêler les tympans avec leurs bêlements abrutissants et en plus, il leur pousse des cornes de bouc ! Alors, l’oreiller s’écrase sous ma tête agitée, je fais la toupie dans mon lit, et je panique à l’idée du lendemain difficile qui m’attend dans le détour.  J’en ai assez ! »

« C’est pas facile…» qu’elle me donnait comme réponse avec sa petite voix douce sortie tout droit d’un épisode de Cornemuse, alors que je m’attendais à une prescription de somnifères.

Bon. Ce soir, pas question de faire la toupie dans mon lit. Si je n’arrive pas à dormir, autant réagir. C’est ça. Faire quelque chose de constructif. Le non-sommeil pourrait-il m’apporter autre chose que la fatigue?  Selon ma bonne fée, l’insomnie n’e serait pas une malédiction. Ce serait plutôt un grand signe d’intelligence ! Preuve concrète qu’on a une tête sur les épaules et qu’elle fonctionne.


Ça, y a pas de doute, ça fonctionne ! Ça n’arrête pas là-dedans ! Ces heures que l’on croit perdues, ne se remplissent-elles pas d’un débordement de pensées en bousculade?  D’abord, les problèmes de la journée sont les premiers à surgir ; on se les repasse et repasse, comme un vieux film qu’on connaît par cœur, jusqu’à ce que l’on commence à s’inventer des solutions qu’on finit par toutes trouver inutiles à mesure que la nuit avance. Ensuite on tente de détruire le vieux film, dans l’espoir d’inventer un nouveau scénario plus intéressant.


Puis, l’imagination s’en mêle. Le nouveau scénario prend vie, selon le goût du moment. Il est tantôt audacieux, tantôt torride, tantôt tordu! D’autres fois, il devient amusant, extraordinaire, ou romantique. Et ça n’arrête pas là-dedans !


« Il faut extraire toutes ces idées de ta tête pour dormir », que me ressassait la bonne fée, à chaque rencontre. Mais comment faire ?  Y a-t-il moyen d’avoir une liposuccion du cerveau ?


 « Écris ! Tout ce qui te passe par la tête. Ton grenier est trop plein ; il déborde! Il faut le vider. Écris. Arrête de vouloir tuer la fillette en toi! », qu’elle disait  et dit toujours de sa petite voix de miel.

 

Tiens, tiens… pas fou comme idée. Merci, bonne fée !

J’ai recommencé à écrire à cause d’elle. Et j’ai commencé à dormir à cause d’elle. Mais les bonnes habitudes s’oublient malheureusement trop vite. Si je ne dors pas cette nuit, c’est que j’ai relégué les conseils de la bonne fée aux oubliettes, et encore essayé de tuer la fillette en moi.


Quand j’y pense, si j’avais mis sur papier tout l’imaginaire qui habite, depuis mon enfance, mes insomnies, j’aurais mille bouquins !Tous les paladins,  les démons et  les fées, les simples bruits qui faisaient débattre mon  cœur dans ma chambre de petite fille ; tous les châteaux, princes  charmants et chats noirs, les fantômes et autres visions que j’ai longtemps cru  halluciner, les géants, les lutins, les ogres ; si tout cela n’était pas resté enfermé dans le grenier de mon petit cerveau, devenant des grains de chapelet sur une chaîne sans fin, peut-être que cette  nuit, je dormirais…

 

Ça va faire !  Je ne pourrai pas égrener jusqu’à la fin de mes jours!

Et si j’ouvrais la porte du grenier ?

La doctoresse m’a suggéré de profiter de mes nuits blanches. Ainsi, plus d’heures trop longues, plus de pensées sombres qui tournent et tournent dans la tête comme un manège qu’on a omis d’arrêter.  Pourquoi ne pas transformer chaque grain du chapelet en héros d’aventures?

 

Pas fou comme idée.  Merci, bonne fée !

  

Je n’ai jamais pu oublier les ombres et les odeurs, les paradis et les enfers de mes nuits blanches de petite fille.  Je n’ai pas non plus, oublié les peurs irraisonnées et les désirs naissants, les émotions troubles et les grands rêves de mes nuits blanches d’adolescente. Et je ne peux toujours pas oublier les questions sans réponses, les papillons dans le ventre annonçant l’amour, l’extase après l’amour, les larmes mouillant l’oreiller à la fin de l’amour,  les petits et grands soucis de la vie quotidienne, les souvenirs troublants de mes angoisses d’enfant, les brûlements d’estomac tenaces, cauchemardesques, qui habitent mes nuits blanches de femme.


Puis, tout le reste.  Ce lot d’expériences donné à tous et chacun : les bonheurs qu’on a connus et qu’on regrette, ceux qu’on souhaite connaître, les malheurs et malaises qui nous rendent si fragiles, les terreurs incontrôlables qui nous traumatisent, les obsessions, les erreurs, les humiliations, les arrière-goûts honteux qui viennent rompre l’agréable fantasme dans lequel on baignait, grâce auquel le sommeil arrivait presque…


Finalement, les projets d’avenir, les grandes ambitions, les folies qu’on voudrait tant se permettre mais auxquelles on met les freins pour toutes sortes de raisons.


Je n’ai pas le désir d’effacer tout ça. Je ne veux pas briser mon chapelet. Je vais mettre du papier sous mon oreiller ... comme faisait la petite fille, avant de commencer à avoir peur de ses divagations.

 

Mes amis imaginaires me demandent de leur accorder le droit d’exister, de les sortir du monde du non-sommeil, et de me libérer de mes mots nocturnes.  La doctoresse m’a prescrit comme antidouleur, antipoison, antiparasite, antiseptique, et antidote à mon mal-être, du papier, des crayons et …des poupées! Mais pas de somnifères.

 

Remèdes de bonne fée à la voix de poupée vivante, pour fillette….

 

« Chaque grain de chapelet devrait avoir son histoire. Paroles de féeologue, spécialiste en harmonie personnelle.

Alors, j’aurai au moins une bonne raison d’avoir l’air d’un zombie au matin.  Les cernes sous mes yeux seront en couleurs et mes journées moins grises. Et mon harmonie personnelle se portera définitivement mieux!

Il est l’heure de donner vie aux grains de mon chapelet.  Le sommeil? Plus tard…


Il est si dommage d’essayer de tuer l’enfant en soi, encore plus de cesser de croire aux bonnes fées.

 

Moutons, disparaissez ! L’insomniaque n’a plus besoin de vous.

A moins que vous deveniez les héros d’une de mes histoires…

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