L’erreur humaine

Dehors c’est trop dangereux. Et puis, je ne suis pas préparé pour l’hiver, et ne le serai jamais. J’attraperai toutes les grippes, toutes les infections.

Je ne veux pas sortir !

Ce n’est que le commencement de mon histoire et elle est déjà trop triste. Mes organes vitaux font défaut, mes poumons ont des trous, mon petit cœur est tout brisé…

livre ann

Dans ce texte que j'ai écrit en 10 minutes d'une traite, j'ai choisi de laisser la parole à un embryon conçu en laboratoire. Ses mots sont lourds face au destin qui l'attend.
 Car la science n'est pas toujours miraculeuse.

L'erreur humaine

Je ne veux pas sortir…

 

Dehors c’est trop dangereux. Et puis, je ne suis pas préparé pour l’hiver, et ne le serai jamais. J’attraperai toutes les grippes, toutes les infections.


Je ne veux pas sortir !

 

Ce n’est que le commencement de mon histoire et elle est déjà trop triste. Mes organes vitaux font défaut, mes poumons ont des trous, mon petit cœur est tout brisé…


 Je ne peux pas sortir !

 

Mon incarnation est une erreur : je suis une anomalie, je suis contre-nature, c’est par l’ambition que j’ai été conçu.

 

Celle qui me porte ne sait pas encore que je suis là. Elle m’envoie des nuages de fumée qui carbonisent mes minuscules poumons déjà malades. Et que dire de toutes ces substances euphorisantes qu’elle gobe à la pelle et qui empoisonnent son sang ? Mon sang ?

 

Non, non, non. Ce monde-là, je ne veux pas lui voir la face. 

 

Je ne veux pas sortir !

 

J’ai de la peine quand je les entends parler de moi de l’autre côté ; ou plutôt, de ce qu’ils espèrent que je serai. C'est-à-dire, une poupée vivante, un petit chien de compagnie, un symbole de réussite contre l’adversité. J’ai le sentiment de n’être que le résultat d’un genre de geste de désespoir posé par deux malcontents.

 

Ce ne sont pas des pensées d’amour qu’ils ont pour moi. Ça c’est évident. Je suis là et je pousse tout de travers uniquement parce que monsieur a absolument besoin d’un héritier pour son empire et madame a tout fait pour lui donner. C’est une question d’honneur. Et d’argent. Beaucoup d’argent ! Alors ils sont pressés. Ouais… Ils sont pressés de me voir grandir pour me donner la responsabilité de réussir là où ils ont échoué. Quand il est question d’argent, les gens sont toujours pressés.

 

Je ne veux pas de ce destin-là.


 Je ne veux pas sortir!

 

Madame a tout dans la vie, sauf le ventre qu’il faut pour concevoir un enfant sain. Monsieur a tout dans la vie, sauf les gènes qu’il faut pour concevoir un enfant sain.  C’est pourquoi ils se sont tournés vers la science.  Je suis donc un rat de laboratoire, une expérience scientifique qui a coûté les yeux de la tête et mes géniteurs s’imaginent déjà avec un prix Nobel. Dommage… Je suis le seul à savoir que l’expérience n’a pas marché comme prévu.

 

Il faut dire que monsieur et madame n’ont pas suivi à la lettre les instructions des docteurs. Monsieur a continué à boire son champagne du matin au soir, à fumer ses énormes cigares, à avaler toutes ses pilules aux propriétés énergisantes qui lui donnent un sentiment d’invincibilité. Madame, elle, se nourrit encore comme un oiseau, se faivomir après chaque repas pour rester mince et charcute son corps au nom de la beauté. Comment voulez-vous que j’arrive à croître normalement ? Je suis une graine forcée de germer dans un sol infertile.

 

La science n’est pas forcément mauvaise ; elle accomplit même des tas de miracles ! J’ai vu des petites graines d’embryons absolument parfaites se baigner dans des éprouvettes. Mais quand les scientifiques disent  « Fais  ci et fais ça », parce la science est capricieuse et exigeante envers ceux qui y ont recours, il faut les écouter pour que ça marche. Celle qui me porte n’a pas conscience de cela, ni celui qui est à ses côtés ; même si on leur a expliqué très clairement avant de tenter l’expérience. Ils ont dit : « Oui, oui. Pas de problèmes ! », et après…

   

Je ne ressens pas d’amour. Pas du tout…


 Je ne veux pas sortir !

 

Je commence à grandir. Bientôt, madame sentira des mouvements dans son ventre. Bientôt, elle saura que je suis là. Comme je redoute cet instant ! Elle criera de joie, tandis que monsieur, lui, sortira ses gros sous pour payer les scientifiques.


   « La graine a germé dans le sol infertile ! »


 

Monsieur et madame vont fêter leur victoire partout à travers la ville. Ah ! Comme ils se sentiront puissants quand ils crieront à qui veut l’entendre qu’ils ont  la preuve du triomphe de la science sur la nature. Mais moi, petit moi, je sais que l’euphorie sera de courte durée.

 

Madame sera fatiguée, elle aura mal au cœur, son teint va se brouiller. Elle va passer des heures devant son miroir, terrorisée à l’idée de voir sa ligne s’épaissir, sa peau se distendre, son ventre se tatouer de vergetures, telle une toile d’araignée. Et elle m’en voudra déjà…

 

Monsieur prendra une maîtresse parce que l’idée de sa femme grosse lui donnera mal au cœur. Quand il rentrera à la maison au sortir du lit de son amante, il s’endormira, ivre, en rêvant de son fils, le voyant déjà président des États-Unis, quelque chose comme ça. Et si c’était une fille ? Non. Impossible. Au prix que l’intervention a coûté… Le scientifique a garanti la conception d’un enfant mâle. Mais rien n’est jamais sûr.   Et il m’en voudra déjà…

 

Ensuite, il y aura l’échographie. Monsieur n’aura qu’une envie : s’assurer que j’ai un pénis. Madame, elle, oscillera entre la curiosité et le désespoir. Y a-t-il vraiment un être vivant qui pousse dans son corps ? Vaut-il tous les sacrifices qu’elle a déjà commencé à faire ? Lui apportera-t-elle autant de joie qu’on le dit ?

 

Puis, le couperet tombera. L’examen révèlera mes anomalies : faiblesses au cœur et aux poumons, un seul rein, malformation de la colonne vertébrale, cécité, et bien d’autres choses qu’on ignore et que seule ma naissance pourra révéler.

 

Je sais déjà d’avance que ce sera une catastrophe à la  découverte ce que je suis. Monsieur va gronder, menacer, terroriser tout le système médical. Monsieur va torturer les scientifiques qui ont pris son argent sans livrer correctement la marchandise. Monsieur va regarder madame avec dégoût, regrettant  d’avoir investi autant sur cet être minable incapable d’engendrer des fruits normaux. Il ira faire l’amour à sa maîtresse jusqu’à la violence pendant que madame pleurera sa fierté bafouée. Personne ne pensera à moi… à ce que je ressens…  Je suis condamné à ne jamais être heureux.

 

A l’idée d’être maintenu en vie grâce à des machines, à l’idée d’être abandonné à la merci des scientifiques qui m’ont conçu, qui me verront comme une erreur de génétique, je suis si triste ! Je n’ai pas cette force. Je ne mérite pas de payer pour l’imbécillité et l’égoïsme de mes futurs soi-disant parents.

 

Je ne veux pas subir ça !


Plutôt ne pas naître...  



 

Celle qui me porte n’a pas d’instinct maternel et celui qui est à ses côtés n’a aucune compassion. Ils n’aiment pas les enfants. Ils ne s’aiment même pas ! Ils ne pourront jamais m’aimer. Je suis si fatigué…

 

Plutôt ne pas naître…

 

Je préfèrerais m’éteindre maintenant, tout seul, plutôt que d’attendre qu’elle décide de m’éliminer. De toute façon, je ne crois pas qu’elle ait le courage de faire ça. C’est une « faible », à la merci de l’opinion des autres. Elle est si perturbée qu’elle préférera se laisser mourir plutôt que d’affronter tout ça. C’est sa propre vie, qu’elle voudra terminer ; pas la mienne. Je ne veux pas être responsable de ça.

 

Et lui…il me fait peur ! Il ne pourra jamais se remettre de cet échec. Son orgueil est bien trop grand. Il abandonnera celle qui me porte, la jettera peut-être à la rue ? Qui sait jusqu’où il peut aller ? Si je viens au monde quand même, il ne voudra pas prendre soin de moi. Il sera incapable de me regarder.

 

On m’abandonnera, quelque part, dans un institut, où je deviendrai un fardeau pour la société et je coûterai extrêmement cher à l’État. Un rat de laboratoire. Je n’aurai personne qui s’intéressera à mon esprit, lui, bien vivant.


Je serai seul…tout seul…

 

Plutôt ne pas naître…


 


Ô Créateur du bien et du mal, je t’implore de m’écouter. Je ne parle pas au créateur de mon corps, celui qui fait de manipulations génétiques dans son laboratoire, mais à celui qui a créé mon esprit. Mon âme est en peine, ô Créateur, ne m’en veux pas de ne pas désirer cette vie. Il suffirait d’une simple petite crampe pour m’expulser de  ce ventre inhospitalier… Il y a tellement de couples qui s’aiment, souhaitant un miracle, prêts à assumer tous les sacrifices pour aimer et guider un enfant, même si celui-ci naissait malade… Si c’est à mon tour d’être sur cette terre en ce moment, je m’incarnerai dans un autre ventre. Mais je t’en prie, Créateur, pas celui-là !

 

Ô Créateur, peux- tu m’accorder juste une petite crampe ? Peut-être suis-je lâche, mais je préfère avorter que de naître dans un univers aussi malsain. Être le résultat d’une erreur humaine est un karma beaucoup trop lourd à traîner. Je n’en suis pas capable. Si je dois m’incarner dans un corps malade, si tel est ton désir, il en sera ainsi. Je n’exige pas de naître parfait. Donnes-moi au moins la chance  d’être conçu dans l’amour, de pousser dans un sol fertile…

 

Ô Créateur, aides-moi, je t’en supplie ! Une âme devrait avoir hâte de connaître l’expérience humaine. Pas la mienne… Pas la mienne… Mon âme est en peine. Libère -moi de mes souffrances déjà trop grandes. Une simple petite crampe pour quitter ce ventre ci…

       

 

Elle a encore pris beaucoup de pilules… 

Ouch ! Ça fait mal ! 

Son ventre se contracte…

Je décroche !

Elle souffre… AAAAH !!!

C’est fini.


Ô Créateur, merci !
Tu m’as sauvé la vie…