fois
Malicia voulait être une bonne mère pour Muguette.

Tendre, attentionnée, totalement dévouée à sa fille depuis sa  naissance, il y avait de cela cinq ans, Malicia ne l’avait jamais quittée. S’étant jurée de la protéger de tous les dangers de la vie, elle était  devenue l’ombre de sa fille. La petite Muguette n’avait jamais connu de garderie, maman Malicia ne voulait pas qu’elle aille à l’école comme les autres enfants; elle-même s’occuperait de son éducation à la maison. Ainsi, elle pourrait contrôler tout ce qui remplirait le crâne de son enfant chérie.  


Si Malicia manquait d’argent, pas grave! Elle n’aurait qu’à demander une plus grosse pension alimentaire à son ex- mari qui en avait les moyens.  Cependant Muguette ne voyait pas souvent son papa. Lorsque  celui-ci lui rendait visite, c’était toujours en présence de maman. Papa n’approuvait pas vraiment les méthodes d’éducation de Malicia, mais comme sa conduite à lui n’avait pas toujours été exemplaire dans le mariage, Malicia ne voulait lui laisser aucune chance de corrompre Muguette.

 

Malicia avait  supporté sans trop de difficultés les infidélités de son ex-mari, elle-même ayant décidé, à l’arrivée de Muguette, de ne plus lui faire l’amour puisque la petite dormirait toujours près d’elle. Mais après quelques temps, quand le papa de Muguette avait traité Malicia de mère excessive et paranoïaque, celle-ci l’avait  mis à la porte sans barguignage! De quoi se mêlait-il, celui-là ?

 

Dehors le maudit fatigant !

 

Elle avait  fait la même chose avec sa propre mère, quand la mégère avait osé lui suggérer  une  thérapie avec une célèbre bonne fée psychologue...  De quoi se mêlait-t-elle, celle-là?


Dehors la maudite fatigante !

 

De toute évidence, le conflit entre Malicia et sa mère  datait de loin et n’avait jamais été résolu.

 

Malicia avait grandi avec une mère alcoolique, profondément dépressive, qui l’avait beaucoup négligée. La mère de Malicia avait pourtant fait de grands efforts, arrivant à vaincre son alcoolisme grâce à une volonté d’acharnée, mais même si Malicia  avait tendance à suivre les mauvaises traces de sa mère, elle s’était jurée de ne pas faire souffrir son enfant. Entêtée, elle refusait de lui donner une deuxième chance.

 

Donc, Muguette n’a jamais connu sa grand-mère.

Pour elle, l’humanité était sa mère : elles faisaient tout ensemble.

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Par un bel après-midi d’été, la mère et la fille  décidèrent d’aller faire un pique-nique.  Tout allait si bien ! Le soleil, pas trop chaud. Le vent, pas trop fort. L’herbe, douce et verte, pas trop salissante. Les pigeons, pas trop nombreux. Tout allait si bien que  Malicia permit même à  Muguette de jouer avec les autres enfants.

 

Mais soudain…

 

OH ! MALHEUR ! CATASTROPHE ! HORREUR ! CAUCHEMAR !

 

Malicia se rendit compte que sa fille se grattait. « Mon Dieu!!! Elle a été piquée par un insecte! »

Et la voilà partie en peur ! Et si c’était une guêpe?  Elle est peut-être allergique ? Elle pourrait en mourir ! Pire encore ! Si c’était cette sorte de fourmi qui laisse ses œufs dans la peau de sa victime?

 

AH ! MISÈRE! AH ! MALHEUR !

 

Peut-être un serpent? Est-il vénéneux? Ou cette mouche qui vient de Chine, qui tue TOUTES ses victimes?

 

AH ! MISÈRE ! AH ! MALHEUR !


—Vite, Muguette ! Nous devons nous rendre à l’hôpital!  

— Mais maman, je n’ai pas mal. 

— Ma chérie, il y a une enflure et ce n’est pas bon signe. Tu dois voir un médecin IMMÉDIATEMENT!

— Mais maman … 


Quand Malicia paniquait, c’était comme la fin du monde.  Même le diable s’ôtait de là !  

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À l’urgence de l’hôpital, on vit entrer, bousculant tout sur son passage, écrasant les pieds, renversant les chaises,  une femme hystérique qui traînait par la main   une petite fille en pleurs. Pour tout vous dire, traîner n’est pas vraiment le mot juste. La petite ne portait pas à terre ; on aurait dit une poupée de guenille accrochée à  un essuie-glace qui fonctionne à vitesse maximale.

Bon, je sais que la comparaison n’est pas jolie, mais si vous aviez vu la scène vous auriez pensé pire…

—Vite! Qu’on examine ma fille! Je veux un docteur tout de suite!

 

Une vraie folle !

 

La petite Muguette, elle, se débattait comme un diable dans l’eau bénite. Elle détestait tellement ces visites régulières à l’hôpital. Sa maman insistait pour qu’on la soigne, qu’on lui donne des piqûres et des pilules, puis elle allait encore crier bien fort : « Espèce de bande d’incompétents ! » quand le docteur leur dirait de retourner à la maison. « Votre enfant n’a rien, madame ! »

 

C’était toujours pareil.

 

— Ça doit être grave, dit la vieille dame à Malicia, dans la salle d’attente.

                                                                           

—Ma fille a été piquée par un insecte énorme!  répondit-elle en essayant de contrôler la petite en colère qui la frappait dans les jarrets à coups de petits souliers pointus.  Et j’ai bien peur que le venin commence déjà à attaquer son cerveau.

 

— Nooooon!  Protestait Muguette, en larmes.  Je veux m’en aller! Je n’ai pas mal !

 

— Tais-toi ! Ça va très mal ! Tu délires déjà !

 

Muguette prit la fuite vers le corridor, sa mère hurlant comme une démente à ses trousses, tentant de la rattraper.

 

— Pauvre petite!  rapporta la vieille dame à son amie, elle a été piquée par un insecte qui attaque le cerveau.

 

— Vraiment? Serait-ce la fameuse mouche qui vient de Chine ? Il paraît que si on touche la plaie, la contagion est instantanée,  répondit l’amie.

 

— Mon dieu! J’ai touché son bras!  S’époumona la vieille dame, proche de la syncope. Il me faut voir le médecin, tout de suite!

 
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Malicia réapparut dans la salle d’attente transportant sur son épaule comme un sac de patates, pieds en haut, tête en bas, Muguette qui braillait, gesticulait, gigotait comme une souris la queue prise dans la trappe.  La petite lui mordit un bras, sa mère la laissa tomber, poussant un cri de douleur. Muguette faisait maintenant du slalom à travers les chaises. 


« À l’aide!!! A l’aide!!!  hurlaient  la vieille dame et son amie. Cette enfant va nous tuer !»

 

Quelle merveilleuse façon d’attirer l’attention dans une salle d’attente d’hôpital !


Tout le monde s’en mêlait !


« Que se passe-t-il?  Mais que ce passe-t-il? »


L’inquiétude gagnait du terrain.

  

«On dit que cette enfant a été piquée par un insecte énorme qui vient de très loin, peut-être de Chine ou d’Afrique, dont le venin s’empare de la raison,  si contagieux, qu’au moindre contact avec la personne infectée, nous pouvons tous en mourir ! »


 Tout le monde s’en mêlait!


« Que se passe-t-il? Mais que se passe-t-il? » 

 

« On dit qu’il y a une épidémie causée par des insectes plus gros, plus abominables qu’on puisse imaginer ! Ils viennent d’Afrique ou d’Australie,  quelque part comme ça, et ils sont extrêmement  dangereux. Ils prennent possession du cerveau humain et se multiplient par milliers en un rien de temps! »


« La pandémie est à craindre, c’est la fin du monde ! »

 

   «VITE!  SORTONS TOUS D’ICI! »


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Voilà comment une salle d’attente d’hôpital se transforma en lieu de cauchemar !

 

On se bousculait pour essayer de sortir, on en piétinait quelques-uns dans la course, on criait, on priait, on faisait des infarctus, des culbutes. C’était la débandade, la débâcle, le chaos, le bordel.


Même le diable s’ôtait de là !

 

Les infirmières essayèrent tant bien que mal de contrôler la situation, mais sans succès.  Il fallait appeler la police.

 

« Allez ! Rentrez tous chez vous!  Barricadez vos portes, ne touchez à personne! »  ordonna un médecin.

 

Malicia, elle, s’est retrouvée dehors, poussée par la folie humaine qu’elle avait elle-même provoquée, et elle courait, courait, comme une victime poursuivie par un lion dans une arène romaine, poussée par la peur qu’elle ne pouvait plus contrôler, ayant complètement oublié… qu’elle avait une fille.

 

Pendant ce temps, couchée sur le plancher d’une salle d’attente totalement saccagée, une petite fille qu’un policier essayait de consoler, sanglotait.


Morale de l’histoire :

Les bibittes les plus dangereuses ne sont pas nécessairement celles qui laissent une enflure sur la peau....
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