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Je suis une lettre.


Je m’explique : je suis un document d’une dizaine de pages, porteur d’un message pour quelqu’un, quelque part. Donc, je suis une lettre.

 

J’ai été rédigée dans un moment de solitude, de rêveries, de souvenirs, d’espoirs. C’est une charmante histoire qu’on m’a confiée, et que je dois maintenant livrer. Me rendre au destinataire ne sera pas une tâche facile. Comme je ne suis pas adressée, ce n’est pas par la poste que je voyage. Mais j’ai été envoyée pour remplir une mission de la plus haute importance!

 

Je voyage enroulée dans une bouteille ; j’aimerais vous dire que c’est une bouteille de grand luxe, genre paquebot de croisière et Don Pérignon fourni au déjeuner, mais ce n’est pas le cas. Je suis quand même très confortable, bien à l’abri des naufrages dans ma simple bouteille de plastique, transparente, incassable ; très pratique comme moyen de transport pour prendre le large et traverser le monde en passant par ruisseaux, rivières, lacs, fleuves et océans. Le hublot est large, le moteur est léger ; si le voyage s’avère long, aucun risque de manquer de carburant! Vous voyez ce que je veux dire?

 

Le message que je porte a été écrit par Espérance et il s’adresse à Victoire.


Alors avant de vous en exposer le contenu; ce qui dans le fond est une très grande indiscrétion de ma part! Mais bon… seule en mer à dériver depuis si longtemps, il me faut bien causer un peu! Donc, laissez-moi d’abord vous expliquer les circonstances et les raisons qui ont entrainé ma rédaction.



Il y a trente ans de cela, après un accident ayant causé la mort de leurs parents, n’ayant aucune famille pour les recueillir, deux petites filles – des jumelles identiques de sept ans − furent séparées. Elles ne se sont jamais revues… Quelle tristesse! Si je pouvais pleurer je le ferais. Mais je m’abstiens pour ne pas détruire le beau papier sur lequel je suis! Pourquoi une bouteille à la mer, me direz-vous ? J’y arrive! Un peu de patience, je vous en prie!

 

C’est un pacte entre les fillettes, fait avant la séparation. Espérance a promis à Victoire de lui envoyer un message dans une bouteille lorsqu’elle serait grande, afin de la retrouver. Promesse d’enfants jamais oubliée ni d’Espérance, ni de Victoire. Espérance n’a jamais cessé de penser à sa moitié qui était quelque part dans le monde. Elle a grandi, et comme promis à sa sœur, elle a rédigé la lettre ici présente, l’a enroulée et enfermée dans une bouteille, et jeté son appel à l’eau avec toute la foi du monde.

 

Voilà pourquoi j’ai pour mission de retrouver Victoire et je suis très fière du rôle que j’ai à jouer dans cette aventure!


 


Espérance a confiance en moi.


Elle a raison. Car je l’avoue, j’ai un atout en bouteille, pour ne pas dire en poche car en tant que lettre je n’ai pas de poches, un atout majeur que je n’ai pas encore dévoilé. Je sais déjà ce que vous pensez! Que tout ceci n’est que balivernes, que si Espérance avait vraiment voulu retrouver sa sœur, elle n’aurait eu qu’à recourir aux services d’une agence de recherche! Si c’est ce qui vous chicote, c’est que votre cœur d’enfant n’est pas au rendez-vous!

 

Espérance, elle, croyait à la magie de la vie.

Elle n’a jamais cessé d’y croire.


Vous comprendrez mieux si je vous dévoile ses mots!

Un instant… je retourne sur le papier.


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À Victoire, ma sœur de sang et de cœur,

Ce matin j’ai regardé le soleil se lever, et m’inventer une palette de couleurs qui m’a éblouie jusqu’aux larmes. C’était comme le dernier matin que nous avons eu ensemble. Tu te souviens ? Nous n’avions pas dormi de la nuit, appréhendant le lendemain, parce que tes nouveaux parents devaient venir te chercher.

Nous avions pourtant tout fait pour essayer de convaincre les gens des services sociaux et l’orphelinat de ne pas nous séparer, de nous trouver une famille qui nos prendraient toutes les deux. Hélas, sans succès…

Cette nuit-là avait été celle des dernières confidences, des derniers chuchotements. Nous nous sommes levées tôt, et sur la pointe de nos pieds nus, pour ne pas réveiller les autres enfants qui partageaient notre dortoir, sommes sorties, main dans la main, silencieuses, pour nous rendre jusqu'à la rivière. Là, nous avons regardé le soleil se lever et teinter le ciel de couleurs folles, magiques. C’était si magnifique que nous étions toutes les deux totalement convaincues d’avoir reçu un signe des anges.

Je t’ai promis qu’un jour, quand je reverrais un ciel comme celui-là, je t'’enverrais un message dans une bouteille que la rivière se chargerait de te livrer. Tu m’as dit que tu l’attendrais, ce message, toute ta vie…

Puis nous sommes rentrées en larmes à l’orphelinat après notre escapade. Et… je n’ai pas eu le droit de te dire au revoir. J’ai dû rester cachée….

Ce matin, quand j’ai vu le ciel s’enflammer et faire scintiller les ondes de ma rivière chérie, j’ai compris qu’il était temps. La magie n’opère qu’à certains moments ; c’est toi qui m’as appris cela.

Je crois que je dois saisir ce moment, car, je suis convaincue qu’il me mènera à toi…

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Avouez que c’est profondément touchant!

 

Victoire était une adorable petite fille pétillante d’énergie. Il avait été facile de lui trouver de bons parents. Elle était donc partie en avion avec des gens très à l’aise financièrement.


Espérance elle, fut adoptée beaucoup plus tard. Sa santé était plus fragile, elle avait développé de graves allergies alimentaires, ce qui faisait peur à beaucoup de parents éventuels. Deux ans après le départ de sa sœur, Espérance fut enfin recueillie par une famille charmante, qui l’a élevée, soignée, riche d’amour à donner.

 

Mais où était Victoire ? 


Il me faudra vous raconter la suite plus tard car nous entrons dans une zone fort mouvementée! Lire avec le mal de mer est un peu désagréable!

 

Je sens que ça va brasser !!!


C’est moi! Saine et sauve! Excusez-moi de vous avoir fait attendre. Mais nous avons fait un arrêt. Mon transport adapté était bloqué par un gros tronc d’arbre à moitié pourri. Naviguer dans un marécage n’est pas évident. La boue, les broussailles, les alligators. Enfin, c’est réglé, nous avons repris la route.

 

Où en étais-je ? Ah oui. Où était Victoire ? Il faut d’abord que vous preniez connaissance d’un autre passage du message avant que je vous révèle le destin de Victoire.

 

Attendez un instant… Je déroule à nouveau le papier.

Oups! Surtout ne pas l’abimer!



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Qu’es-tu devenue, ma sœur ?

As-tu réalisé tes rêves ? Toi qui voulais conquérir le monde, devenir puissante et riche ? Tu disais qu’un jour tu serais capable de faire le tour de la terre dans ton jet privé. As-tu réussi ? Es-tu heureuse ?

Moi, j’ai réalisé les miens. Ils n’étaient pas aussi ambitieux que les tiens, mais ils ont rempli ma vie de bonheur. Je voulais voir le monde ; je l’ai vu. J’ai fait le tour de la terre, mais pas en jet privé.

À force de traîner dans les hôpitaux dans mon enfance, j’y ai pris goût ! Pas à la maladie évidemment, puisqu’à l’âge de 13 ans, ma santé a commencé à se rétablir, mais à l’espoir de guérison.

Je suis devenue infirmière, consacrant les dernières vingt années de ma vie à voyager avec « Médecins sans frontières ». J’ai vu la fragilité du monde. J’ai vu la faim, l’ignorance, la foi, la négligence, le besoin, la joie, la tristesse des peuples. J’ai vu la beauté et la laideur du monde. J’ai vu sa grandeur et sa petitesse.

J’ai défait mes valises, il y a maintenant deux ans. À mon retour, j’ai acheté la terre sur laquelle avait été construit l’orphelinat, lequel d’ailleurs n’existait plus, l’immeuble avait été rasé. Et j’y ai fait construire ma petite maison sur le bord de la rivière.

Notre rivière.
La rivière de notre promesse.

Et les soirs de pleine lune, je vois les elfes d’eau danser sur la grève comme autrefois…

Je t’écris cette lettre, les pieds dans « notre » rivière…

Ta sœur à jamais
Espérance

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C’est là que ma mission a commencé.


On m’y avait préparé depuis longtemps. Quand Espérance m’a choisi, parmi tous les autres papiers, dans cette boutique japonaise de souvenirs, je savais déjà qui elle était et ce que j’aurais à faire. Ma destinée était écrite…

 

OOOOOOhH! Tunnel en vue!


  


OH! LA LA! Le tunnel n’en était pas un!


Quelle aventure! Nous venons de faire un séjour dans le ventre d’une baleine. Comme Jonas ! Heureusement que mon véhicule ne se digère pas. Le mastodonte nous a quand même fait faire un bon bout de chemin avant de nous recracher à la mer. Amusante expérience !

 

Nous voguons présentement avec allégresse vers Victoire. Un vent fort nous pousse, des dauphins coquins nous accompagnent. C’est un signe. Victoire a toujours eu une fascination pour les dauphins. Comment saurais-je cela ? Parce que…


Je connais Victoire!


Je sais où elle est. Je la connais même très bien. C’est un peu comme si elle était… ma mère. Vous êtes curieux ? Je vous avais bien dit que j’avais un atout!

 

Commençons donc par le commencement.

 

Je vous ai raconté plus tôt que Victoire était partie en avion avec de nouveaux parents très à l’aise financièrement. C’étaient des gens merveilleux que l’argent n’avait pas corrompus. Victoire menait une vie de petite princesse, resplendissait d’intelligence et montrait déjà un caractère hors du commun. Ambitieuse, sans être nécessairement compétitive, elle voulait relever les plus grands défis, pas pour écraser les autres, mais pour sa propre réussite, pour se prouver qu’elle n’avait pas de limites.

 

À l’âge de treize ans, elle était déjà championne de ski. Ses parents adoptifs étaient extrêmement fiers d’elle.


 Puis, il y a eu l’accident… 


Lors d’une compétition en Norvège, une chute qui aurait pu lui être fatale lui fit perdre définitivement l’usage de ses deux jambes. Elle dut apprendre à vivre en fauteuil roulant.

 

Ses rêves ont changé. Ses ambitions aussi. Cependant, elle ne s’est pas laisser sombrer. Car Victoire était une battante. Elle fit donc d’autres projets. Et devinez quoi? J’en faisais partie! Qu’est-ce que je viens faire là-dedans me direz-vous ? Quelle curiosité…Un peu de patience ! J’y arrive! 


Victoire n’avait jamais cessé de penser à la promesse de sa sœur. C’est d’ailleurs cette promesse qui a forgé son avenir. Plus que jamais, après son accident, son caractère de battante s’affirma. Elle allait conquérir le monde. Elle allait montrer qu’une femme handicapée pouvait diriger, bâtir, innover.

 

 Contrairement à ses copines riches, oisives, renifleuses, sans caractère devant les petites et grandes contraintes de l’existence, elle travailla dur avec l’aide de son père à l’élaboration de son entreprise. Son but ? Devenir la plus grande compagnie de papiers à lettre au monde! Ses papiers seraient tous fabriqués à partir de matières recyclées. Ses papiers seraient uniques. Ses papiers seraient colorés, raffinés, amusants. Ses papiers inviteraient à la confidence. Ses papiers plairaient à Espérance. Un jour, Espérance écrirait son message sur un de ses papiers.

 

Un jour, ses papiers lui ramèneraient Espérance…

 

Vous voyez maintenant où je veux en venir?


Je suis un papier né des mains de Victoire : un de ses préférés. Espérance m’a acheté au Japon, lors de l’un de ses voyages. Le rose lui avait rappelé Victoire, et les petites fleurs ressemblaient à celles qu’elles avaient cueillies, et arrosées de leurs larmes, sur le bord de la rivière, au fameux matin de la promesse.

 

Les papiers de Victoire ont fait le tour de la planète. Malgré son handicap, (probablement à cause de son handicap) elle s’est transformée en redoutable chef d’entreprise. Pas dans le sens péjoratif, car Victoire n’était pas amère. C’est plutôt grâce à son positivisme et son inépuisable énergie qu’elle est devenue une des plus puissantes entrepreneures au monde.

 

Elle ne s’est jamais mariée ; pas le temps pour la romance. Or, chacun de ses papiers était habité par le souvenir de sa sœur. Son logo, deux jumelles dont les cheveux s’enlacent, était sa façon de rendre hommage à leur enfance.

 

Mais Victoire était souvent triste. Ses jambes ne lui manquaient pas ; sa sœur, si. Tous les matins, en entrant dans son bureau du cinquantième étage, elle prenait son café devant la fenêtre qui donne sur le port de mer, comme si elle attendait…

 

Comme si elle m’attendait…


Ooooh! Je suis trop sentimentale! Je dois faire une pause avant de me noyer dans mes pleurs


 


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J’ai dû avoir une discussion avec la bouteille. Elle se sentait mise à part. Il est vrai que j’ai bien peu parlé de sa participation dans notre périple. Que dire ? Je suis le messie, elle est la mère porteuse. Et, avouons-le, c’est grâce à elle que nous arrivons à destination, sains et saufs.


Car nous arrivons à destination !

 

La bouteille aussi connaissait le chemin. Pourquoi ? Croyez- le ou non,  c’est parce qu’elle a été fabriquée dans les usines de recyclage de plastique du  père de Victoire. Voilà !


Croyez- vous à la magie de la vie ? 


Nous sommes au Japon. Nous venons d’entrer dans le port, notre voyage s’est terminé en beauté sous un soleil éclatant. Les eaux complices nous ont conduits sans encombre à destination.Je vois, de mon hublot, la fenêtre du bureau de Victoire. L’édifice est situé juste en face d’une petite boutique qui vend des souvenirs, des papiers à lettres…


Victoire et Espérance auraient très bien pu se croiser dans la rue quand… Mais ça ne devait pas se passer ainsi.


Croyez- vous à la magie de la vie ? 

 

La fin de cette histoire est prévisible. Victoire va trouver la bouteille, elle va l’ouvrir, reconnaître le papier, me lire, pleurer, remercier le ciel, crier, puis perdre connaissance. Elle va, ensuite, prendre son jet privé et aller rejoindre Espérance, qui elle, à son tour, va pleurer, remercier le ciel, crier, puis perdre connaissance.

 

Y a-t-il une morale à cette histoire ? Ça dépend de la façon dont vous voyez les choses. Les deux sœurs se sont accrochées à leurs rêves. Elles y ont cru comme on croit au miracle. Même si tous les moyens modernes étaient à leur portée, elles ont préféré écouter leur cœur d’enfant.

   

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Victoire et Espérance sont maintenant réunies.

Victoire a quitté le Japon pour venir s’installer avec Espérance sur le bord de la rivière enchantée. Ensemble, ils ont reconstruit le bâtiment qui jadis était l’orphelinat.

Or, au lieu d’y recevoir des enfants sans parents, ils ont plutôt choisi de s’occuper d’accompagner des vieillards sur le chemin de leur fin de vie. La maison est toujours pleine!
On y chante, on y rit.

Et les soirs, on va regarder les elfes d’eau danser sous la lumière de la lune.
Votre coeur d'enfant était-il au rendez-vous?
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