fois
faune
Comme vous êtes drôle! Toute menue, rapide, travaillante, précise, silencieuse, ordonnée.

Gros yeux noirs tout rond, grosses lunettes noires tout aussi rondes ; petite tête, chapeau noir, petit coup, collier noir, petite taille, robe noire ; bras maigres aux mains de bonne femme allumette, gants noirs (trop grands), jambes croches, bas noirs (trop grands), pieds en canard aux orteils tordus, sandales…blanches !?! Hum… très intéressante !


Un peu abracadabrante !


Quand je vous regarde, car j’adore m’amuser à vous observer, je vois une fourmi. Une jolie fourmi prévoyante qui se prépare pour l’hiver. Oh! N’ayez crainte! Je ne suis pas une dangereuse espionne, non; je suis simplement un peu voyeuse. (Peut-être un peu plus qu’un peu !) J’aime observer les choses, la vie, les gens. En vérité, je suis une petite curieuse.


Savez-vous ce qui m’amuse particulièrement? C’est de m’installer confortablement au pied d’un arbre dans un endroit public. Évidemment ! Dans ce parc par exemple. C’est merveilleux un parc pour une fouineuse comme moi. Il s’en passe des choses. Oh là là ! Et les gens se comportent de toutes sortes de manières. Un vrai cirque! C’est la raison pour laquelle je m’arrange pour toujours être aux premières loges. Je me blottis dans l’herbe à l’abri des regards, pour assister en secret à cet amusant spectacle.


 Si j’étais productrice de télévision, j’intitulerais ma téléréalité : La Faune humaine. Vous seriez ma vedette principale.

C’est d’ailleurs ici, dans ce parc, que je vous ai aperçue pour la première fois. Au premier regard, j’ai été tout de suite fascinée. Vous parliez, ce jour-là, sur le petit banc vert près du ruisseau, avec un vieux monsieur très distingué qui m’avait, d’ailleurs, lui aussi grandement impressionnée.


 Vous brodiez un mouchoir, et vos doigts habiles et fins et longs et souples, se tortillaient, se contorsionnaient, pour finalement se dénouer avec une grande précision. Ça paraissait si facile! Je me suis demandé combien de mains vous aviez ?


Mais permettez-moi de vous reparler de ce vieux monsieur. Quelle allure! Ses longues jambes, ses longs bras et son long cou lui donnaient un air de dignité et une démarche totalement décontractée. Il mâchouillait une feuille en regardant de haut les écureuils qui se disputaient une noix au pied de l’arbre… Quel style !



En parlant d’écureuil, j’aurai quelque chose de très cocasse à vous raconter tout à l’heure.
 Ce vieux monsieur, chère madame Fourmi bizarre, l’avez-vous revu?

Ce n’est pas un habitué du parc celui-là, car, croyez-moi, je l’aurais remarqué bien avant. Il avait quelque chose de racé dans sa façon d’être. Costume orangé, tête rasée, mâchoire proéminente ; il me rappelait un animal de brousse… Oui, c’est ça! Ça alors! Hallucinant ! Lorsqu’il s’est levé pour partir, ce fut hilarant ! Lui, plié en deux, son long cou penché vers vous, la mâchoire bien en avant. Une girafe! Il ressemblait à une girafe ! Moi, j’étais tordue de rire dans ma cachette. Non mais, mettez-vous à ma place. Monsieur Girafe et madame Fourmi qui conversent. Ha ! Ha ! Ha ! La grande girafe colorée qui baise la main de la petite fourmi brodeuse vêtue de noir.


Ha ! Ha ! Ha ! Bravo! Quelle performance!


Vous étiez tous les deux merveilleux. J’en connais qui auraient payé pour voir ça ! Je commence même à vous soupçonner de revenir vous asseoir tous les jours au même endroit dans l’espoir de le revoir.

 Oh! Vous partez? Voyons dont, relaxez encore un peu. La journée est jeune, et je parie que votre mouchoir n’est pas terminé.

Allez ! Enlevez-moi ces gants démodés et défraîchis, (quelques conseils vestimentaires ne vous feraient pas de tort !) et sortez vos aiguilles au lieu de pianoter d’ennui sur vos genoux. Laissez- moi vous parler de l’Écureuil qui traîne dans le coin. Vous n’allez pas me dire que vous ne l’avez pas remarqué? Ça sert à quoi, ces grosses lunettes ?


Regardez, il est là-bas avec son sac de noix, ses pommes, ses raisins secs et, comme toujours, il grignote. Il prend les amandes ou les noisettes entre ses deux index et il grignote. Il jette de temps en temps un regard furtif vers la blonde incendiaire, qui fait semblant de lire sous le pommier… et il grignote! Lorsqu’il réalise qu’elle l’observe avec malice, il se sauve avec son butin.


 Si vous voulez mon opinion, la blonde l’intimide.

Non mais, l’avez-vous vu faire, celle-là ? Elle drague ouvertement à peu près tout ce qui bouge : c’est une chasseuse née. Elle ne dévorerait probablement pas notre Écureuil c’e,st une prise bien maigre pour son appétit vorace ,mais madame la reine du territoire adore exercer son pouvoir sur tous les mâles du coin.


Et vous avez vu cette chevelure? Une vraie crinière de fauve! C’est intolérable! C’est trop beau ! Je la déteste!


Lorsqu’elle choisit une proie, elle la guette en silence, attendant le moment propice pour bondir, toute sournoise, puis elle attaque, la crinière au vent, comme une grosse minoune de brousse affamée, toutes griffes dehors, pour ensuite savourer sa victoire, se laissant flatter la bedaine par sa victime, en ronronnant de plaisir dans son cou. C’est indécent à la fin! Vous auriez dû la voir l’autre soir, quand elle a jeté son dévolu celui que je surnomme l’Étalon. Imaginez la scène : il trotte sur le sentier, la tête bien haute et le pelage luisant. Il augmente la cadence de sa course, ses narines se dilatent, il part au galop. La Lionne, cachée derrière mon arbre, le guette, froufroutant comme une féline en chaleur et fantasmant déjà sur l’arrière-train puissant de sa victime…


Je la comprends. Quelle belle bête!


Va-t-il sauter par-dessus la haie? Ça impressionnerait la Lionne qu’il a aperçue en passant, cuisses invitantes, ventre appétissant, seins palpitants, (la vérité, c’est qu’elle a tout fait pour se faire remarquer, la salope !) notre homme analyse la situation.


Oui! L’Étalon prend son élan, et saute ! Mais le pauvre rate son coup, et tombe le nez dans les fleurs. Maintenant devinez qui passe à l’attaque? La Lionne, c’est évident ! Elle s’avance, gracieuse, l’eau à la bouche, déjà prête à mordre à belles dents dans la chair de sa proie. L’Étalon, lui, a les yeux rivés sur les belles jambes musclées de la prédatrice, sachant déjà qu’il est cuit; pas question de résister.


 Et hop! Derrière la haie! La Lionne a chevauché l’Étalon


(oui, oui ! Puis, pas à peu près !) tandis que moi je me suis amusée à les entendre gronder, miauler, hennir, et je vous épargne les détails.


Je dois vous avouer que je mourrais d’envie d’aller voir derrière la haie, mais je n’ai pas osé. Tout compte fait, d’où j’étais, c’était bien plus amusant d’observer la réaction des promeneurs de chiens qui passaient par là : madame Chiwawa piétinant de malaise pendant que son toutou indiscret jappait comme une commère… devant la haie ; et monsieur Pitt Bull, lui, grillant une cigarette en regardant madame Chiwawa frétiller d’inconfort, pendant que son effronté de meilleur ami faisait ses besoins… derrière la haie.

 Quel spectacle! J’en connais qui auraient payé pour voir ça !

Vous arrive-t-il, à vous, madame la Fourmi, de faire pareilles folies? (


Je vous imagine mal derrière la haie avec monsieur Girafe…) Non. Ça ne doit pas être votre genre. Vous devez plutôt être du type tranquille, anonyme; laissant vos gros yeux tout voir, tout enregistrer. Par contre j’ai appris dans mes nombreuses aventures et rencontres, qu’il ne faut pas toujours se fier aux apparences. Les petites fourmis peuvent avoir l’air bien inoffensives, pour cacher un petit côté tordu…Après tout, j’ai déjà connu un cardinal qui se comportait comme un porc et une autruche qui couvait une grippe. Alors…


Bon, cette fois vous partez vraiment?


Eh bien, bonne fin de journée, ma chère! Si jamais vous désirez faire connaissance, rejoignez-moi au pied du saule pleureur.

 Je suis la Belette qui se cache dans les pissenlits.
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