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Irène et les requins


Dans le fond de l’Atlantique, au cœur des ruines d’un temple depuis longtemps oublié de l’humanité, vivait une jeune et jolie sirène. Son père, le roi Neptune, adorait sa petite poissonne au-delà de tout.


La mère d’Irène, une carpe aux mœurs légères, avait foutu le camp avec un requin marteau aux charmes tapageurs, après la naissance d’Irène. Neptune n’avait pas trop pleuré, car en tant que roi des mers, doté de plus d’un physique très attrayant, la poissonnaille ne se gênait pas pour lui tourner autour.

 

 Neptune avait   grandement contribué à peupler le continent sous-marin. Toujours est-il que, malgré sa nature impétueuse et sa libido prolifique, Neptune avait toujours été un bon père ; il avait bien pris soin de tous ses enfants.


Cependant, sa préférée était Irène. Il avait même tendance à être un peu père moule avec elle.

 

Fine, intelligente, spontanée, Irène était une jouvencelle  délicieuse qui s’épanouissait comme une anémone. Elle s’entendait bien avec toutes les créatures marines : baleines souffleuses, hippocampes snobinards, étoiles de mer velues, murènes vicieuses, palourdes timorées, ou piranhas gloutons, tous l’aimaient tendrement. Elle était si gentille et adorable que même les requins tombaient sous son charme.


Surtout les requins !

 

Mais le meilleur ami d’Irène était un dauphin baptisé Flippon.

 

Flippon avait beaucoup d’amis terrestres. Son grand-père avait été, dans le temps, une grande vedette de la télévision et Flippon était bien fier de son ancêtre. Comme son plus grand désir était de suivre les traces de son aïeul dans le show-business, il se montrait partout en surface et faisait des tas de trucs extraordinaires pour épater ses copains humains. Après chacune de ses expéditions, il venait raconter ses aventures à Irène qui l’écoutait, rêveuse, les yeux dans l’eau, en faisant des bulles.

 


 

Un jour, un Flippon particulièrement exalté se présenta devant Irène qui terminait de préparer une coquille Saint-Jacques géante pour le souper de son père.


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Irène ! Irène ! Ca y est !


Calme-toi, Flippon. Tu es tout essoufflé.


C’est parce que j’ai foncé comme une torpille pour venir te raconter…


Quoi ? Quoi ? Quoi ?


Tu as devant toi, une « Star » !


Une quoi ?


  Une « Star », petite croquine. Une étoile !


Non, ça c’est une coquille…


Ne fais pas ta moqueuse. J’ai enfin un rôle au cinéma.


— Wow ! Avec de vraies vedettes ?


Ouiii ! C’est un tout petit rôle. Je devrai danser autour d’un bateau dans un film de James Bond. Mais ça commence comme ça, tu sais.


Je nage dans le bonheur pour toi, Flippon. Je t’envie tellement ! Veux- tu m’emmener avec toi ?


Holà ! Tu sais bien que ton père ne te laissera jamais partir.


Je sais chanter. Toi, tu danseras autour du bateau, et moi, je chanterai. Je ferais une belle «  Bond  girl » !…


Tu es si naïve, Irène ! Ce n’est pas aussi simple que ça.


S’il te plait, Flippon ! J’ai tellement envie de rencontrer des maquereaux à deux jambes ! Ici bas, tout ce qu’ils savent faire en ma présence, c’est de balancer la queue.


Crois-moi, petite croquine, y a bien pire que des maquereaux, là-haut. Et ils ne font que ça, balancer  la queue. J’ai rencontré une race de requins pervers qui ne feraient qu’une bouchée d’une jolie roussette comme toi. Ils sont grands, gros, voraces, et sans scrupules.


 Bah ! Tu es grand, gros et vorace aussi, toi. Et tu n’es pas méchant pour autant. Tu es même bien plus gentil que certains petits crabes de ma connaissance. Et puis, je chanterai pour les amadouer. Ça marche ici. Ils me sourient, les  requins, tout gagas, et me font plein de compliments.


Je ne peux pas faire ça, Irène. Tu es trop jeune.


Tu es jeune, toi aussi !


C’est pas pareil. Je suis un dauphin. Je peux me défendre contre un requin. Toi, tu es croquable ! Allons… ne boude pas. Je vais prendre des tas de photos et des autographes pour toi.


Ouais…


Je dois y aller. Il faut me préparer, je pars demain matin. Bisous, petite croquine !



Irène servit le souper avec une idée derrière la tête. Elle invita, pour le dessert, son amie Barbotte, une folichonne peu farouche, laquelle n’eut pas trop de misère à séduire Neptune. Après s’être assurée que son amie nymphomane tiendrait son père bien occupé pour une couple de jours, Irène prit le large.

 

Elle se rendit chez sa copine, Dame Anguille, magicienne officielle des mers, qui donnait une soirée mondaine dans un coquet salon du Titanic.


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Dame Anguille ! Youhou ! C’est moi, Irène. J’ai besoin de ton aide.

  

Bonjour, Irène. Tu t’es encore sauvée, à ce que je vois.

 

Voyons dont ! Je ne suis plus une enfant ! J’ai le droit de sortir seule. Et puis papa est très occupé. Il ne s’apercevra même pas que je suis partie.

 

J’ai des invités. Veux-tu un ver ? Un grand cru ?

 

Non, merci. Je ne veux pas nager avec des facultés affaiblies.

 

Que puis- je faire pour toi, petite croquine ?

 

Avec tes pouvoirs magiques, pourrais-tu, s’il te plaît, me faire pousser des jambes pour que je puisse aller sur la plage avec Flippon ? Je voudrais aller chanter dans un film de James Bond.

 

Dieu des mers ! C’est très dangereux, Irène ! Veux-tu finir en sushi ?

 

Mais Flippon me protégera. Je veux y aller ! C’est mon rêve. Je ferai attention. C’est promis.

 

As-tu entendu parler des requins ?


Oui, oui. Flippon m’a tout raconté.


J’imagine que ton père n’est pas au courant ?

 

Mon père ne me laissera jamais partir. Même quand je serai vieille et que j’aurai les nageoires ratatinées, il voudra me garder près de lui.

 

C’est risqué, petite croquine ! S’il t’arrivait quelque chose, ton père piquerait une colère épouvantable et causerait  un tsunami.

  

Il n’en saura rien. Je partirai juste une journée. Et puis, avec ta magie, tu peux peut-être me protéger un petit peu ? Juste un petit peu ?...S’il te plait ?

 

Les requins, Irène. Les requins, là-haut…

 

Quand je chante, dame Anguille, j’arrive à les endormir, les requins. Je n’ai pas peur du tout ! Et puis toi, je sais qu’à mon âge tu as fait des voyages jusqu’en mer Méditerranée et que tu as même rencontré le monstre du Lockness. Il ne t’est rien arrivé.

 

J’ai fait bien des folies, c’est vrai. Mais  n’oublie pas que je suis magicienne et que je n’étais pas croquable comme toi.

 

Une journée, seulement. Mon père a mangé des tonnes d’huîtres au dessert et Barbotte s’occupe de lui. Tu peux imaginer…

 

Il est avec Barbotte ? Tu es bonne pour une semaine ! Bon…Je te donne des jambes pour UNE journée.

 

Youppie ! Merci ! Merci ! Merci !

 

Pas si vite, beauté ! Écoutes-moi bien. Tu dois me promettre de ne pas quitter Flippon d’une semelle.

 

Promis ! Merci ! Merci ! Merci !

 

Là-haut, Irène, les dauphins et les requins se ressemblent. Tu devras apprendre à faire la différence si tu veux revenir en vie de cette aventure.

 

C’est facile. Les dauphins, c’est joyeux, c’est gentil, ça saute partout. Les requins, ça te tourne autour en faisant des grands sourires pleins de dents. Je connais ça. Ça bouffe n’importe quoi. Mais pas les sirènes.

 

Tu ne seras plus une sirène, là-haut. Tu seras humaine. Une proie appétissante. Les requins adorent les jolies roussettes avec des jambes. Ils les hypnotisent avec de belles paroles et des yeux doux. Ils leur promettent la lune, pour finir par les dévorer toutes crues. Puis, si la roussette est difficile à séduire, ils feront semblant  d’être un dauphin pour la tromper et arriver à leur fin.

 

Je te promets de ne pas lâcher Flippon !

 

Une journée, Irène. Si tu n’es pas de retour demain soir, le monde marin et terrestre risquera d’être anéanti. La dernière fois que ton père s’est fâché contre moi, il a provoqué un déluge. La terre entière a été noyée. Il n’est resté qu’un vieux bonhomme  et quelques animaux qui ont dérivé pendant des années avant de toucher terre.

 

  C’est pour ça que vous ne vous parlez plus ?

 

J’avais donné des jambes à sa sœur. Hélas, elle ne m’a pas écoutée. Elle est restée là-haut et les requins humains l’ont dévorée. Ton père ne m’a jamais pardonnée. La terre entière a payé pour.

 

Je serai de retour demain soir.

 

Va, petite croquine. Va chanter avec Flippon. J’ai confiance en toi. De toute manière, tu auras une protection magique contre les requins.

 

Laquelle ?


Tu le sauras bien assez vite…

 

Le lendemain matin, Irène partit rejoindre Flippon qui rouspéta un peu en la voyant arriver.


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Ne n’inquiète pas, dit-elle, j’ai la protection magique de Dame Anguille. Et puis, papa est avec Barbotte.

 

Avec Barbotte ? Tu es bonne pour une semaine !


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Alors, les deux amis quittèrent le lit de l’océan pour rejoindre la terre ferme. Lorsqu’ils atteignirent la surface, ils constatèrent qu’il y avait beaucoup de monde. Ça criait, gesticulait, ça grouillait dans tous les sens pour installer les micros, les caméras, les perruques.

 

Le bateau autour duquel Flippon devait danser était au quai ; à bord, une vingtaine de  jolies filles aux poitrines abondantes et aux jambes interminables se faisaient pomponner par des maquilleuses.


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James Bond doit sûrement être un requin, conclut Irène.

 

  Ouais… En plus, il est payé pour ça !


 

Tandis que Flippon s’approchait du bateau pour signaler sa présence, Irène nagea vers la plage, impatiente d’essayer ses nouvelles jambes et de chanter.

 

Lorsqu’elle sortit de l’eau, la terre arrêta de tourner. Les yeux sortaient de leurs orbites à la vue de cette merveilleuse apparition. Les langues pendantes et les mâchoires décrochées n’en pouvaient plus de baver en la regardant marcher. Les oreilles frisaient, les tympans jouissaient, les cœurs s’affolaient, les pantalons enflaient au son de sa voix. Qui était cette superbe créature à la voix magique, se promenant flambant nue, sa chevelure rousse s’envolant dans le vent ?

 

Les producteurs voyaient des lingots d’ors dans ses courbes, les actrices se voyaient déjà sur l’aide sociale, les gentils dauphins faisaient des pirouettes spectaculaires pour se faire remarquer, et les requins manigançaient  une façon de la séduire  avant qu’elle ne soit plus  croquable ! C’était la plus belle « Bond girl » qu’on ait jamais vue ! Même Flippon n’en croyait pas ses yeux.

 

C’est ce qu’on appelle faire une entrée remarquée dans le show-business. Irène chantait, insouciante, inconsciente de tout le brouhaha qu’elle causait. Elle chantait, elle marchait, avec sa candeur et sa naïveté.

 

Tout le monde s’approchait d’elle. Les dauphins humains bafouillaient et faisaient des niaiseries pour la faire rire. Les filles, c’est une autre histoire ; certaines lui souriaient, mais leurs yeux lançaient des poignards. D’autres plissaient du nez. Irène découvrit pour la première fois un sentiment ignoré des sirènes : la jalousie.

 

Puis, les requins. Les voilà qui commençaient à faire des cercles autour d’elle, comme pour l’étourdir et l’empêcher d’avancer. Ils n’avaient pas l’air trop féroces à première vue, mais Irène eut un drôle de pressentiment. Plus le cercle se refermait, plus elle étouffait. Comme si elle était tombée dans un typhon.

 

Ils avaient des yeux pleins de malice et des sourires enjôleurs. Ils lui disaient des choses envoûtantes en se léchant les babines. Irène réalisa qu’elle avait peur. Elle en perdit presque la voix.

 

Or, quelque chose de bizarre se produisait lorsqu’ils essayaient de trop s’approcher d’elle. Ils reculaient tout de suite, le nez plissé, comme les filles jalouses. Puis, tout le monde parlait tout bas en lui jetant des regards furtifs.

 

Quelle est cette odeur ? disait l’un.


  Elle pue sans bon sens ! disait l’autre.

 

Ça sent la crevette passée date ! lança une des actrices, avec dégoût.

 

Seuls les gentils dauphins ne semblaient pas être affectés par le phénomène.  Dame Anguille avait bien entouré Irène d’une protection magique. Avec une odeur pareille, aucun requin malfaisant ne serait capable de la dévorer ; seulement les gentils pourraient la sentir.

 

Les producteurs décidèrent quand même de tourner une scène avec elle, mais de loin. Dans le prochain film de James Bond, en plus de Flippon dansant une samba endiablée autour du bateau, on verrait une fabuleuse rousse, flambant nue, déambulant nonchalamment sur la plage en chantant d’une voie limpide comme la vague, avec, pour seule protection contre la censure, sa magnifique chevelure qui cachait juste ce qu’il faut.

 

Le soir venu, comme promis à Dame Anguille, Irène retourna chez- elle. Sans regret. Son aventure terrestre était bel et bien terminée.  Elle avait  compris que les requins humains n’ont aucune pitié envers leurs semblables. Plus leurs victimes sont vulnérables, plus ils en profitent !

 

Flippon avait raison. Lui saurait se défendre contre les requins du show-business. Pas elle…

 


Neptune était toujours enfermé avec Barbotte.

Il en avait pour une bonne semaine…  

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